CINÉMA

Cinéma du Réel 2026 – Première fenêtre : Maladresses juvéniles

© Alejandro Egido / La Juani
© Alejandro Egido / La Juani

Sélection de premiers gestes documentaires, la section Première fenêtre du Cinéma du Réel proposait cette année des films liés par un thème, mais formellement très différents, et dépassant parfois la limite entre documentaire et fiction.

« Première fenêtre ne se veut pas compétitive. » C’est avec ces mots que le comité de sélection des films a introduit chaque projection de sa section dédiée aux premiers films documentaires. Pourtant le public a bien remis un prix grâce à un partenariat avec Mediapart. Et ce n’est pas tout, puisque ce sont bien deux mille euros d’achat de droits qui étaient en jeu. Comment comprendre alors cette annonce liminaire du comité de sélection ?

Une deuxième précision était mentionnée juste après : « Les films ont été sélectionnés car ils se répondent, ils sont un tout. » Ce tout, c’est la perte. La perte d’un sens, de la mémoire, de sa liberté, d’un proche. Mais cette ligne rouge tracée par le comité faisait-elle réellement sens ? Limités par cette approche, les sujets des films se ressemblaient et offraient parfois une sensation désagréable de répétition – surtout en ce qui concerne la question du deuil et de l’héritage.

Restait alors une certaine diversité des formes et des mises en scène, qui singularisait chaque film. Mais cette recherche de distinction via le critère formel, devenue quasi autotélique, conduit à une sélection par trop généreuse.

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Les jeunes ne parlent-iels que d’elleux ? La réponse, évidente, est : non. Mais une grande partie des documentaires de cette sélection a mis en avant une tendance des jeunes réalisateur·rice·s à parler de ce qui leur est proche. Ainsi, la famille, ou les origines, étaient au centre de neuf des quinze films sélectionnés. Ces films ont une charge émotionnelle extrêmement élevée. Leur présentation à un public relève alors parfois plus de la confession intime pour les réalisateur·rice·s, que d’un geste artistique.

La création même de ces œuvres est parfois cathartique. C’est notamment le cas de Pourquoi vis-tu dans ce pays qui m’a tué ?, dans lequel Hugo Mourard dialogue avec son ancêtre Elphège, mort au front pendant la Première Guerre mondiale. Enterré loin de chez lui et de sa famille, Mourard offre à son aïeul la veillée funèbre qu’il n’a jamais reçue, et s’efface peu à peu pour redonner une voix à Elphège.

© Hugo Mourard / ENS Louis Lumière

Mais cette extrême intimité est à double tranchant. Lorsqu’une fiction s’inspire en grande partie de la vie d’un auteur, malgré l’authenticité de l’histoire, la mise en scène et le jeu des acteur·ice·s créent tout de même un éloignement avec la·e réalisateur·rice. En se filmant soi-même ou en filmant ses proches, cet éloignement peut s’effondrer, et créer une sensation de malaise. C’est notamment le cas de Todas las manos que solté, où l’omniprésence de la réalisatrice Laura Chará à l’écran, et les rôles très passifs de sa grand-mère et de sa tante, donnent au tout une sensation d’égocentrisme brisant l’aspect poétique du film.

Cette limite à ne pas franchir est difficile à définir car elle dépend des spectateur·rice·s et de leur propre ressenti. Mais il est certain que quelques films de la sélection la dépassent et amènent une gêne qui empêche tout visionnage attentif. Se pose alors la question de la sélection de ces films et, forcément, du thème.

Une sélection sur la forme

Dans la sélection, la perte fait autant référence à la voix (In a Manner of Speaking) qu’à l’enfance (Fils de l’ombre). Mais cette thématisation semble se heurter à ses propres limites en proposant délibérément trois films sur le deuil. Or, cette imposition arbitraire d’un thème dans une compétition restant libre et non-thématique est questionnable. Elle réduit considérablement les chances, pour certains films, d’être considérés comme des candidats potentiels, puisque leur sujet ne s’accorde pas avec les autres films.

L’avantage de cette thématisation apparaît toutefois dans la possibilité de proposer des films aux formes extrêmement variées. Chacun d’eux possède ainsi une personnalité bien à lui. Aucun ne peut se confondre avec un autre, tant ils proposent des images et une mise en scène unique – mais dont les inspirations sont parfois trop visibles. Pies al revés d’Elodie Arpa en est le meilleur exemple avec ses plans semi-immergés qui évoquent directement Pond and Waterfall de Barbara Hammer.

© Elodie Arpa / HEAD Genève

Toutefois, cette nécessité de différencier les films par leur style fait de l’originalité formelle un critère important de sélection, qui affecte aussi la compétition. Si cela permet d’explorer d’autres moyens de créer des documentaires – avec Shadow Boxing, un machinima, film réalisé entièrement dans un jeu vidéo qui se trouve ici être GTA V, ou Trois choses que j’ai apprises en France, très amateur et sans budget -, cela se fait au détriment d’un point de vue critique sur ce qu’est, justement, un documentaire, et sur les messages que les films transmettent. Shadow Boxing est une fiction, et Trois choses que j’ai apprises en France critique, entre autres, l’utilisation du nom « Taipei chinois » à la place de Taïwan aux Jeux olympiques de Paris, sans prendre en compte les raisons historiques de cette dénomination.

Sujet fort et forme simple

De nombreux films de la sélection gardent toutefois une forme et un dispositif filmique relativement simple : une caméra, un micro et des protagonistes. Mais beaucoup oublient deux autres ingrédients d’un documentaire réussi : un sujet fort et une portée pédagogique, voire politique. C’est comme cela qu’Hasta mañana si Dios quiere (Alejandro Egido) et Love Is (Liza Kozlova) sortent du lot. Le premier traite de la vieillesse, du deuil et de la ruralité en Espagne. Le second raconte l’histoire d’un prisonnier russe dont la captivité a causé la rupture de son couple. Si le film d’Egido propose une mise en scène simple mais travaillée, celui de Kozlova est principalement composé d’images filmées en prison par son correspondant. Deux styles très différents, mais assez simples, qui sont sublimés par une réflexion politique sous-jacente.

© Liza Kozlova / DOCNOMADS

Outre le film d’Hugo Mourard, le reste des documentaires de la sélection n’arrive pas à allier ces deux aspects, malgré quelques réussites comme Fils de l’ombre de Chabel Ngoubili. Cela se comprend par leur nature de premiers gestes documentaires : ils sont hasardeux, ils expérimentent. Le comité de sélection a voulu mettre en avant ce monde de créations amatrices qui ne s’arrête pas aux étudiants en cinéma. Mais la réalité du festival va à l’encontre de cet esprit de partage. Les grandes différences de maîtrise entre les réalisateur·rice·s conduisent à une sélection trop hétérogène.

Finalement, la sélection Première fenêtre évolue dans un entre-deux étrange : à moitié compétition et à moitié open screen. Si l’idée est intéressante, l’exécution est à revoir. La section se révèle incohérente. Elle se perd dans une double identité qui n’est pas assez ouverte pour proposer un véritable panorama, ni assez restrictive pour être compétitive.

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