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Rencontre avec Bertrand Belin : « Mon crédo a toujours été de faire le maximum avec le minimum »

(c) Héloïse Esquié
(c) Héloïse Esquié

À l’approche des beaux jours, nous retrouvons Bertrand Belin pour son album Watt avant ses déambulations sur la scène de la Nouvelle Vague, à Saint-Malo.

Ce n’est pas la première rencontre avec Bertrand Belin dans cette salle malouine. Il y était question de fiction, de mélancolie et de cette difficulté à aborder l’autre lorsqu’il n’est pas ou plus disponible. On en retrouve quelques traces dans l’album Watt, sorti il y a quelques mois. Le geste est toujours aussi beau de dire beaucoup avec peu, d’ouvrir le flux des mots pour viser la justesse. Il y a du burlesque dans ce disque, mais aussi une pensée très fine sur la difficulté à s’accorder aux autres. Le caractère organique de l’album (cordes, piano…) vient peut-être de là, de ce mélange permanent.

Les interprétations livrées dans les questions tombent parfois à l’eau. On trébuche quand on s’adresse à Bertrand Belin mais c’est probablement mieux ainsi. La guitare est entre ses mains ou au pied du canapé. Il joue quelques notes, fronce les sourcils et s’ouvre au fil de la discussion avant de s’éclipser pour une clope.

Je suis ravi de te retrouver pour cet album. Je l’ai vraiment « habité »  ; au bout de la septième ou huitième écoute, ma vision a changé. Un voile mélancolique s’est posé dessus. Il y a d’ailleurs un mot qui me semble juste pour décrire certains titres : élégiaque. Je ressens ça dans des morceaux comme « Ni bien ni mal ». On a l’impression que le futur que tu décris est déjà un peu derrière nous.

C’est intéressant… Pour « Ni bien ni mal », on est pourtant dans le présent. C’est à la fois une affirmation et une prière. Ce n’est pas que j’y crois dur comme fer, mais c’est un mantra.

Est-ce que ce terme d’élégie te parle quand tu écris ?

Je n’ai pas de concept préétabli, mais je comprends que ce soit perçu ainsi. Ce n’est pas vrai pour tous les morceaux, comme « Berger » ou « Watt », mais pour la rhapsodie, oui, il y a de ça.

Sur ce titre « Ni bien ni mal » le texte est d’ailleurs très court. J’ai l’impression que tu cherches de plus en plus à épurer ton écriture, à utiliser le mot juste au bon moment. C’est l’essence même du travail d’écrivain, non ?

Pour moi, ce n’est pas une nouveauté. C’est peut-être plus abouti aujourd’hui à tes yeux, mais mon crédo a toujours été de faire le maximum avec le minimum. Sur cet album, certains textes sont courts, d’autres beaucoup plus denses. Il n’y a pas de règle absolue.

Ce qui est frappant, c’est la diversité des styles malgré le fil conducteur. Même quand les mots sont rares, tu les fais durer, tu les étires avec des échos de voix. Côté musical, j’ai eu le sentiment que tu ajoutais des batteries sur des titres pour casser un côté trop lancinant ou pesant.

En réalité, quand il y a de la batterie, elle est là dès la genèse du morceau. Elle est présente sur 95 % de mes chansons. Je ne l’ajoute pas pour compenser une ambiance. Si tu as cette impression, c’est sans doute par contraste avec le dernier titre, « Ni bien ni mal », qui n’en a pas. Là, tout flotte comme un vêtement dans l’air ou une peau abandonnée, alors que la batterie, d’ordinaire, ramène au sol.

Au début, je m’attache surtout aux sonorités, sans trop me soucier du sens. Mais en me penchant sur les textes, j’ai trouvé l’ensemble plus inquiétant, plus lourd que ce que la musique laissait présager.

C’est une constante dans mon travail, tu as déjà pu le ressentir sur mes précédents albums.

En tirant le fil des mots de l’album, j’y vois aussi une réflexion sur la paternité et la difficulté de vivre à deux. Je fais le lien avec ton rôle dans le film Le Roman de Jim, où tu incarnais ce père de substitution dans une famille recomposée. J’ai lu le titre « Berger » sous cet angle : le troupeau représentant la famille et la peur de la perdre.

Je l’ai évoqué dans plusieurs interviews, effectivement. Mais attention, dans la chanson, je dis : « Si je perds mon troupeau, bonjour la terre glaise  ». Ce n’est pas la famille qui nous cloue au sol, c’est sa perte. C’est un peu l’idée de fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve. J’ai une tendance à l’hyperprotection envers ceux que j’aime ; je n’ose imaginer ce que ce serait avec des enfants. Mais cela reste une interprétation, je ne peux pas t’empêcher d’y lire ton propre vécu.

Et ton rôle dans le film, c’est une suite logique de tes préoccupations actuelles ?

C’est un personnage, c’est mon métier d’acteur, ce n’est pas moi dans ma totalité. On est venu me chercher pour ce film, je ne l’ai pas provoqué. Après, on peut toujours reconstruire une logique a posteriori dans un parcours qui est, par nature, chaotique.

Justement, sur la vie à deux, tu chantes à un moment « Vivre c’est merveilleux » dans le titre «  Certains jours  » alors que le reste semble pointer la difficulté d’être ensemble.

La chanson dit : « Ton visage est pour nous la figure de la joie ». C’est l’image de quelqu’un qui participe pleinement au monde. En revanche, quand ce personnage regarde ses mains, c’est la métaphore de quelqu’un qui se perd soudainement dans un « puits existentiel », qui « longe des ravins ». Ce n’est pas une question de difficulté de couple, mais plutôt de la mélancolie d’un être qui s’absente de lui-même. C’est cette personne que tu connais et qui retourne dans le cycle bas.

On retrouve cette idée dans le morceau «  Seul » , où tu évoques l’isolement. Pourtant, tu sembles dire que même dans cette solitude, nous ne sommes pas vraiment seuls car d’autres partagent ces mêmes tourments.

Exactement. C’est une main posée sur l’épaule pour dire : « Tu n’es pas le seul à traverser ce chemin de croix ». On a souvent l’impression que tout le monde sait vivre et est joyeux, sauf nous. La chanson aborde ce sujet grave de l’auto-isolement sur un mode tragi-comique, presque ludique, dans une ambiance balnéaire. C’est l’image de quelqu’un qui est à la plage sans en avoir le cœur, observant le bonheur des autres sans pouvoir y accéder.

Musicalement, j’ai trouvé l’utilisation de l’électronique et des synthétiseurs assez rassurante sur ce titre.

En réalité, ce n’est pas de la musique électronique. C’est très organique : basse, batterie, piano, quatuor à cordes et quelques synthés.

Pour revenir à « Berger », j’ai remarqué que tu joues beaucoup sur les silences. Quand tu chantes «  Il pleut » , tu laisses une pause qui nous pousse, nous auditeurs, à compléter par «  Bergère  ». C’est un jeu conscient ?

Pas vraiment. Mais je sais que l’image de la pluie parle à tout le monde, même si elle résonne différemment pour chacun. Dans la chanson, c’est un constat presque enfantin. Pour un enfant, la pluie suspend toute activité. C’est une pluie par rapport à l’homme, à l’humain. C’est ce constat tout bête, comme quand on est enfant : s’il pleut, on ne peut pas sortir, on reste dessiner. La pluie impose une suspension de l’activité. C’est une sorte de fable, un peu comme mon titre « Sur le cul »dans un précédent disque.

Je voulais t’interroger sur Rodolphe Burger, qui apparaît sur le morceau « Watt ». Vos deux voix se répondent de manière fascinante, comme un match de tennis un peu burlesque.

(Rires) Pour moi, ce sont plutôt deux grenouilles dans un étang, chacune sur son nénuphar, qui font «  Coâ, coâ » à la manière de Steve Waring. C’est un morceau très burlesque. Certaines personnes ne l’ont d’ailleurs pas reconnu et pensaient que c’était moi qui continuais à chanter. On a des voix différentes, mais sur ce titre, la distinction n’est pas si évidente au début. Rodolphe est quelqu’un que je connais depuis longtemps, je l’avais approché vers 2008, avant l’album Hypernuit. C’est un artiste d’une immense générosité, capable de jouer dans toutes les configurations, seul avec ses machines ou entouré d’un groupe.

Il y a quelques clips qui ont été tournés pour cet album. C’est un risque dans le sens où l’image pourrait figer une interprétation. Quel rapport entretiens-tu à l’image dans ce genre si particulier ?

Le clip est une industrie qui s’écroule un peu, et les labels ne sont plus aussi enthousiastes qu’avant. Dans mon parcours, clip ou pas, ça ne change pas grand-chose. Et puis, pour figer une signification, encore faut-il qu’il y en ait une qui soit « figeable », ce qui n’est pas toujours le cas dans mes textes. Mettre mes chansons en images sans tomber dans le cliché — comme mettre tout le monde dans une voiture pour dire qu’on part en Italie — est un exercice complexe. Je cherche des images captivantes, mais pas enfermantes. Je n’ai pas d’appétence particulière pour le suivi de l’image marketing ; si on me propose de mettre une célébrité dans un clip juste pour faire des vues, ça ne m’intéresse absolument pas.

Quels sont tes projets pour la suite, en dehors de la tournée ?

La tournée va m’occuper pendant un an et demi, donc c’est déjà un gros morceau. Côté cinéma, deux films dans lesquels j’ai tourné vont sortir cette année : Sauvage de Camille Ponsin en avril et L’espèce explosive de Sarah Arnold, qui est actuellement au montage et devrait sortir à l’automne. Pour l’écriture, j’ai toujours quelque chose sur le feu, mais il est encore trop tôt pour en parler concrètement.

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