À quoi sert le cinéma face à la violence ? Est-ce possible de filmer et de raconter Gaza ? Quelles sont les représentations des vécus des Palestinien·ne·s à l’écran ? Des questions complexes auxquelles Amnesty International a tenté de répondre le 31 janvier dernier. L’association consacrait une journée spéciale de son festival de films à Gaza.
L’Amnesty Film Festival entend faire du cinéma un outil de mise en lumière, de sensibilisation et de résistance sur la situation des droits humains dans le monde. Sa seizième édition a mis à l’honneur la Palestine avec une sélection de documentaires. Celui de Sepideh Farsi, Put Your Soul on Your Hand and Walk (2025), est un dialogue à distance entre la réalisatrice iranienne et la photojournaliste gazaouie Fatem Hassona. Dans La voix de Hind Rajab (2025), Kaouther Ben Hania met en scène des faits réels survenus dans la bande de Gaza début 2024. La journée se terminait avec From Ground Zero (2023), un projet composé de 22 courts-métrages de cinéastes Palestinien·ne·s. Ces projections ont été mises en perspective lors d’une discussion entre Elias Sanbar – historien et ambassadeur de la Palestine auprès de l’UNESCO -, Pierre Barbancey – Grand Reporter à L’Humanité – et la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi.
Faire exister un peuple
Pour l’historien Elias Sanbar, la création cinématographique sur Gaza est un des moyens d’asseoir la lutte palestinienne pour l’autodétermination. La production documentaire éclaire selon lui l’existence d’un peuple palestinien. Celle-ci s’oppose au dogme de « non-existence des Palestinien·ne·s » qui prévaut après l’expulsion et l’exode de la population arabe de Palestine en 1948. L’essayiste décrit : « s’il n’y a pas de peuple palestinien, il n’y a pas de crimes de guerres, ni de déplacements forcés ». Elias Sanbar parle d’un « combat acharné pour passer de l’invisibilité à la visibilité ». Cette priorité expliquerait la « primauté absolue du documentaire sur la fiction » décrite par l’essayiste. Dans les années 1960, le cinéaste Mustafa Abu Ali choisit de contribuer à la résistance palestinienne en tournant des films. Au sein de l’unité de cinéma palestinienne dépendant de l’Organisation de libération de la Palestine, il documente les luttes et la vie quotidienne.
« Qui sont les Palestiniens ? Je ne connais personne de ce nom. Ils n’existent pas. » – Golda Meir (1969)
C’est à cette provocation de la première ministre israélienne que répond le documentaire They Do Not Exist (1984). Mustafa Abu Ali filme le camp de réfugiés de Nabatiyeh détruit par les bombardements israéliens. Le cinéaste, au sein d’un collectif, entreprend un travail de conservation des archives des films tournés pendant cette période. S’ensuit une recherche de copies après leur disparition lors de bombardements par Israël à Beyrouth en 1982. Certaines copies de films sont aujourd’hui visibles après avoir été numérisées par la cinémathèque de Toulouse.
Raconter une société fragmentée
Elias Sanbar décrit une deuxième phase, constituée d’œuvres romanesques produites par des Palestinien·ne·s en exil. Le passage par la fiction permet selon lui de dire l’existence des Palestinien·ne·s, mais aussi de développer qui ils et elles sont. « Ne plus être invisibles ne suffisait pas à ne pas être déshumanisé·e·s » déclare-t-il. Des films comme ceux du Palestinien Michel Khleifi – comme Noces en Galilée en 1987, le premier long-métrage entièrement tourné en Palestine – racontent des « étapes d’une société » fragmentée. Les récits des exilé·e·s constituent une « matière romanesque exceptionnelle » qui peut être la base de scénarios.
Hybrider les formes pour raconter Gaza
Avec le déclenchement du génocide à Gaza commence une nouvelle évolution des récits en images sur Gaza, d’après Elias Sanbar. Le cinéma s’empare encore davantage de la Palestine dans la création : on a « jamais produit autant d’œuvres » estime l’historien. Ces films, qu’ils soient réalisés par des Palestinien·ne·s ou non, prennent des formats divers. Documentaire ou fiction, les trois intervenant·e·s s’accordent sur une « non-hiérarchie ». Sepideh Farsi fait le choix du documentaire. Elle décrit la fiction comme une pratique rendue difficile par les « faits encore en cours ». Selon elle, il permet d’être « proche du sujet et à la bonne place, à la juste distance éthique ». Loin de les opposer, elle évoque la puissance de la fiction. « Parfois, des fictions apportent une vérité plus profonde que des œuvres documentaires », déclare-t-elle. La réalisatrice admet aussi que des passerelles peuvent être faites entre documentaire et fiction. C’est le cas du film de la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania. Cette dernière associe des extraits d’audios réels à une reconstruction fictive par des acteur·ice·s. De même, le film Palestine 36 d’Annemarie Jacir sorti cette année mêle quelques images d’archives à un scénario fictif.
Proposer un autre narratif
Ces films sont réalisés dans un contexte de profusion d’images qui circulent sur les réseaux sociaux. « Aujourd’hui plus qu’avant, la question de l’image se pose. L’image va vite : on parle de choses que les gens pensent savoir, car ils les ont déjà vues sur les réseaux » remarque le journaliste Pierre Barbancey. Selon Sepideh Farsi, ce conflit est aussi une « guerre d’images et de communication ». Les films sont alors de « petits pas de côté » qui tentent de contrer la déformation des faits. Quand on l’interroge sur la genèse de son documentaire, la réalisatrice parle d’un « coup de tête » pour tenter de comprendre la situation à Gaza. Elle évoque sa frustration de capter des faits à distance, en majorité par le filtre des discours médiatiques. Filmer représente aussi pour elle un moyen de lutter contre « l’accaparement » des récits des Palestinien·ne·s.
Révéler des images manquantes
Ce qui manque également, selon le reporter Barbancey, ce sont les images de ce qui n’a pas pu être filmé à Gaza. Évoquant le contexte actuel, le reporter rappelle que les journalistes étrangers n’ont pas le droit d’entrer dans la bande de Gaza depuis l’attaque du 7 octobre 2023 par le Hamas. Les images qui nous parviennent sont celles officielles du gouvernement israélien ou des Palestinien·ne·s. Plus de 200 journalistes gazaoui·e·s ont été tué·e·s d’après Reporters sans Frontières. Fatma Hassouna en fait partie, elle qui était « les yeux de Gaza » d’après la réalisatrice iranienne. En plus de ces images empêchées se pose la question de la « non-image » inhérente au cinéma : tous les éléments hors cadre. À propos de la situation humanitaire alarmante à Gaza, Sepideh Farshi se demande : « Comment arriver à la montrer ? ». Dans Put Your Soul on Your Hand and Walk, la guerre est hors-champ. Mais elle n’en est pas moins visible : dans les émotions et les traits fatigués de Fatma, ou les bruits incessants des drones. « Le visage devient un territoire », déclare la réalisatrice.
Ré-humaniser et tenter de comprendre
A propos des Gazaoui·e·s, Sepideh Farsi se dit « frappée par l’absence de voix, d’humanité lorsqu’on les regardait ». Les récits individuels, comme celui de Fatma, permettent au spectateur de tenter de comprendre. Les spectateur·ice·s qui sortent de son documentaire voient « une personne, son histoire, et celles de beaucoup d’autres » estime Pierre Barbancey. Le cinéma est alors une manière de « rendre leur humanité volée aux Palestinien·nes » ajoute-t-elle. « Pour se rendre compte de ce que vivent les Palestinien·ne·s, il faut aussi se mettre dans la peau des Palestinien·ne·s », décrit Pierre Barbancey. Face à cette responsabilité, ces tentatives cinématographiques sont-elles suffisantes pour raconter Gaza et le sort des Palestinien·ne·s ? Elles semblent nécessaires face à la violence et aux représentations médiatiques qui oublient parfois qu’il y a des individus derrière les vies et les morts de Gaza. Pierre Barbancey en est convaincu :
« Élaborer des histoires à partir de la vie des gens, c’est aussi continuer le travail de Mustafa Abu Ali : faire disparaître les fantômes, faire apparaître les personnes et une société qui veut vivre et qui clame son droit à l’existence »









