Comment réagit l’écriture d’une femme de presque quarante ans soudain éprise d’un amant imaginaire ? Bleue comme la rivière est un livre-désir qui fait son lit entre l’essai littéraire, l’autobiographie, le savoir écologique et zoologique.
À l’aube de ses quarante ans, la narratrice s’écrit elle-même dans un autoportrait agité et vivace. Mariée, deux enfants et périménopausée, elle est devenue accro aux messages d’un écrivain dont elle désire désespérément qu’il soit son amant. Plongée dans ce tourbillon, elle se demande quelle forme inventer pour raconter son histoire sans qu’elle ne soit l’énième répétition d’un récit de conquête ou d’une intériorisation de la domination.
Autrice et agronome de formation, Louise Browaeys a publié plusieurs essais sur l’écologie. Après son livre vert – La Reverdie – vient le livre bleu, Bleue comme la rivière, un livre-rivière qui prend l’eau comme modèle et amie. Elle écrit pêle-mêle sur nos assujettissements, nos façons de faire lien, la joie de l’amitié, les abus subis, les fuites urinaires, la puissance de la jalousie, la maternité, la création, l’avortement, la parthénogenèse et les mots laissés sur le frigo.
À l’intérieur de mon corps, j’ai trente-neuf ans de sensations et d’alluvions. De l’extérieur, je ressemble à un dugong femelle, une sirène marine herbivore au dos balafré par la succession des mâles qui l’ont possédée.
Bleue comme la rivière – Louise Browaeys
« Je décide d’ouvrir notre porte aux animaux »
Louise Browaeys écrit les manquements, les contradictions et les pulsions. Ni mère exemplaire, ni épouse fidèle, ni féministe irréprochable, elle épingle les injonctions faites aux femmes autant qu’à la langue littéraire. Alors, ne pas répondre à ce que l’on attend de soi et prêter l’oreille aux autres pourrait bien ouvrir une voie vers un autre monde. En raillant la pensée moralisante, elle invite le vivant à venir battre au cœur de son récit.
La narratrice cherche par tous les moyens à arracher à ses obligations familiales des moments de solitude. Être seule – sans aucun autre être-humain – pour pouvoir travailler. Néanmoins, cette solitude est peuplée. Elle y invite les animaux à venir danser au-dessus de sa page. « Est-ce que je devrais remplacer tous les et de ce texte par des haies afin d’attirer les oiseaux ? ». Elle invoque la biodiversité : le microbiote, les limaces avec leur clitoris en spirale, les algues, les homards qui pensent par le ventre. Que cherche-t-elle ? Ni réponse, ni vérité. Elle enquête sur les manières de faire rencontre et de créer du commun dans un monde où « l’eau et le fascisme continu[e]nt de mont[er] ».
« J’essaye de retrouver ma langue »
Pour ne pas se noyer dans la mélancolie, la narratrice s’agrippe bec et ongles vernis à la barque de l’écriture. Entre ses lignes fleurissent alors ses fantasmes, ses rêves, ses peurs, ses renoncements. Louise Browaeys joue de l’hybridité. Pour chercher comment habiter le 21ème siècle, elle guette cette langue nouvelle qui permettrait de sortir de la violence intériorisée. Sa langue, au fil des pages, fait sa mue. Elle convoque le chaos et les vagues parmi ses phrases-rubans, tout en cultivant l’humour et la tendresse.
Je cherche l’équivalent narratif du non-labour et du sexe sans pénétration. Je cherche un texte qui abolit les hiérarchies et les frontières.
Bleue comme la rivière – Louise Browaeys
Dans les pas de Maggy Nelson ou de Deborah Levy, elle adopte cette forme littéraire qui croise l’autofiction et l’écho des mots des autres. Les nombreuses citations et les textos de ses amies sont pareils à des nénuphars qui affleurent à la surface ondoyante de son récit. Sa langue voyage d’un champ lexical à l’autre, se métamorphose en liste et se fait fragmentaire.
Bleue comme la rivière mêle le récit de la vie d’une femme et le langage des eaux en adoptant sa fluidité, ses remous, ses rapides et ses débordements. Si Louise Browaeys lutte pour faire une place à la littérature dans sa vie c’est toujours pour chercher comment renouveler l’air que l’on respire depuis nos existences.
Bleue comme la rivière de Louise Browaeys, éditions Phébus, 19,90euros.








