CINÉMA

« The Mastermind » – Traverser l’époque

The Mastermind
The Mastermind © Condor Distribution

AvecThe Mastermind, son neuvième film, Kelly Reichardt signe un grand film sur l’Amérique des années 70. Le film est porté par la performance de Josh O’ Connor.

Au début de The Mastermind, un homme déambule dans un musée avec sa famille. Il observe les tableaux de près, remarque un vigile endormi, et subtilise une statuette. À partir de là, James (Josh O’Connor) fomente un plan de braquage d’œuvres d’art. Ce n’est pas un grand criminel. C’est un homme dont l’existence est marquée par l’ennui, le confort bourgeois, et le manque d’ambition professionnelle. Kelly Reichardt prend ainsi le contrepied du film de casse. Car ce qui caractérise James, c’est surtout son manque de préparation. Un goût pour l’improvisation qui se retrouve dans la bande son jazzy qui scande le film. Reichardt ne se départ par pour autant du rythme lent qui caractérise son cinéma.

Travail et frustration

Tout se fait à l’épreuve du quotidien chez Reichardt. La cinéaste prend toujours le soin de mettre en scène les conditions matérielles de l’existence, et de les faire ressentir aux spectateur·ices. La Dernière Piste donnait à voir l’âpreté des conditions harassantes de la traversée vers l’Ouest des pionnier·ère·s du XIXème siècle. Dans Showing Up, Lizzie ne pouvait prétendre totalement au statut d’artiste, car elle était forcée d’occuper un poste administratif dans une école d’art. James lui, ne veut pas travailler. Reichardt continue ainsi de nous prouver que la frustration est un puissant ressort narratif de son cinéma.

Du travail pourtant, il en faut pour mener à bien le braquage. L’on éprouve la difficulté de la tâche, notamment quand James déplace les tableaux dans une ferme. Dans une longue scène, qui se termine dans la boue et la sueur, l’on voit le personnage escalader une échelle pour dissimuler les œuvres volées. La scène contraste avec les récits mainstream des films de casse, ou autre récits de grand banditisme (comme la saga Ocean’s Eleven), en insistant sur l’effort physique que requiert l’opération. La scène symbolise bien le programme du cinéma de Reichardt : décaler notre regard sur un territoire, et les mythes qui le constituent.

Récit d’errance

Alors qu’il est dénoncé par l’un de ses acolytes, James quitte sa famille pour échapper aux autorités. Il dérive ainsi dans l’Amérique des années 70. Une Amérique mue par plusieurs mouvements contestataires dus à la guerre du Vietnam, dont le personnage se garde bien de participer. La contre-culture qui gronde se maintient hors champ. Au pire, James affiche son mépris, au mieux, une indifférence totale. Il flotte au dessus des soubresauts politiques qui agitent son époque, pendant que les liens avec sa famille et ses amis se délitent progressivement. La guerre fait son apparition par touches, à la télé ou la radio. Les couches de ses privilèges – homme, blanc, bourgeois – font écran avec la réalité. Sa condition de plus en plus précaire semble, au contraire, renforcer son apathie politique et morale.

The Mastermind réinvestit le récit d’errance qui marque le cinéma américain des années 70. Il donne un autre visage à la figure du marginal de cette décennie. La courte carrière de voleur de James se présente davantage comme une forme d’encanaillement bourgeois. Comme une façon de faire passer le temps. Le film aborde les atrocités de la guerre du Vietnam – qui marque aussi profondément le cinéma des années 70 – précisément depuis ce détachement, et ce refus de voir.

Cette fuite en avant n’est jamais explicitée, ni psychologisée. Elle est simplement observée, dépliée minutieusement par la caméra attentive de Reichardt. C’est paradoxalement en s’enfonçant dans cette fuite que James finira par être pris dans les affres de son temps. Le film se termine sur un plan final magistral, qui montre bien que l’on ne peut pas reléguer en toile de fond l’époque dans laquelle on vit.

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