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Rencontre avec Anne Émond et Patrick Hivon – « Ce n’est pas fun d’être Adam »

Amour Apocalypse ©L'Atelier Distribution

Réalisé par Anne Émond et avec Patrick Hivon dans le rôle principal, Amour Apocalypse a été sélectionné à la Quinzaine des cinéastes du Festival de Cannes 2025. Ils reviennent sur l’écriture d’un héros anxieux, la place de la vulnérabilité au cinéma, et la possibilité d’aimer sans se sauver.

Adam a 45 ans, une éco-anxiété envahissante et une difficulté chronique à contenir la mélancolie qui le traverse. Propriétaire d’un chenil, il rencontre Tina par le biais du service après-vente de sa lampe de luminothérapie. De ces échanges naît une relation fragile, sans promesse de réparation ni trajectoire idéale. Avec Amour Apocalypse, Anne Émond propose une variation douce et décalée de la romance sur fond de fin du monde, où l’amour ne guérit pas l’angoisse, mais offre un espace pour l’habiter.

Amour Apocalypse semble dire : « Vous pouvez aimer et être aimé·e sans être réparé·e, ou sans avoir à réparer l’autre ». Était-ce l’intention de départ, ou est-ce une interprétation trop lointaine ?

Anne Émond : Je n’y avais pas pensé comme cela ! [rires] Mais je trouve cela vraiment très beau. Si nous parlons de l’amour entre Tina et Adam, je suis complètement d’accord avec ce que vous dites. Pour moi, s’ils se rencontrent, c’est parce que ce sont les deux personnes les plus gentilles — finalement, les plus saines d’esprit — dans ce monde-là. Ce sont des gens qui ont envie de prendre soin des autres, du vivant, des animaux, des plantes, de leurs enfants, de tout. Ils se méritent entièrement. Et je pense qu’ils n’ont pas à se réparer l’un l’autre : ils ont simplement à prendre soin l’un de l’autre.

Patrick Hivon : C’est vrai que, habituellement, et notamment au cinéma, les histoires d’amour sont inégales. Il y en a toujours un de plus amoché que l’autre.

En effet, il y a très souvent ce mythe de l’un qui sauve l’autre. Cela ne se ressent pas du tout dans le film, et c’est vraiment appréciable.

A.E. : J’adore que vous posiez la question de cette manière, parce que j’ai parfois peur que l’on interprète Adam comme quelqu’un qu’il faudrait sauver. Pour moi, ce n’est pas du tout ça. C’est le monde entier qui lui dit : « Tu es bizarre, tu es en dépression, prends des médicaments. » Mais, à mes yeux, c’est le monde entier qui se trompe. Tina, elle, voit que ce n’est pas Adam qui est malade, mais bien le monde autour. Il n’y a rien à changer chez lui. Au contraire, il est extrêmement lucide.

Amour Apocalypse © L’Atelier Distribution

Adam est même un héros dans le film. Il va à l’encontre de toutes ses angoisses et de tous ses questionnements quand il décide de retrouver Tina, quand il apprend que, de son côté à elle aussi, c’est la catastrophe.

P.H. : Oui. À ce moment-là, il devient courageux.

Justement, comment avez-vous abordé la construction de ce personnage, qui est à l’opposé total de ce que l’on attend habituellement d’un héros de comédie romantique ?

P. H. : Je dirais plutôt que c’est très proche de ce que je suis. Je me pose beaucoup de questions par rapport à la masculinité, car je ne corresponds pas vraiment aux hommes qui m’ont élevé, et ça a toujours été difficile pour moi. Je ne me sentais pas homme au sens où on me l’avait appris, parce que j’étais sensible, parce que j’aimais l’art, les belles choses, et que je ne m’en cachais pas. Culturellement, bien sûr, ils m’ont changé : j’ai une attitude sociale masculine, parfois un peu brute. Mais à l’intérieur, cette sensibilité-là n’est jamais partie. Je n’ai jamais réussi à l’étouffer. Et j’aime ça. Je n’avais donc pas l’impression de jouer un anti-héros. Je me sens très proche d’Adam.

Vous avez donc puisé dans votre propre intériorité pour construire le personnage ?

P.H. : Oui, Anne [Émond] pourrait le confirmer. Je suis beaucoup plus comme Adam que l’on pourrait le croire. Même si je ne suis pas complètement indifférent à mon image sociale, à ce que je projette. Il y a parfois une partie de moi qui veut projeter quelque chose, qui veut paraître fort, mais c’est souvent là que je suis le plus fragile. Mais de moins en moins en vieillissant. On est de moins en moins en quête d’approbation avec l’âge, peut-être.

Cette proposition de personnage est très intéressante, en opposition avec les représentations attendues : une telle vulnérabilité, une telle sensibilité. Il s’exprime beaucoup, et il s’excuse presque toujours de s’exprimer. 

A.E. : Oui, et c’était une ambition très claire à l’écriture. Je me suis inspirée de moi-même pour Adam, mais aussi des hommes autour de moi, pas de ceux que l’on voit généralement à l’écran. J’ai beaucoup d’amis hommes, probablement parce que j’ai étudié le cinéma au début des années 2000 — il y avait très peu de femmes à l’université, donc mes amis étaient des garçons. 

P.H. : Et tu t’entends mieux avec les garçons, aussi. 

A.E. : C’est vrai. Je voulais montrer la vulnérabilité que je vois chez mes amis tous les jours. J’ai aussi une histoire familiale qui a compté. Mon père souffrait de mélancolie et de dépression. Mes modèles masculins ont donc été très loin des figures de héros virils. J’avais envie de montrer cela, car je sais que nos œuvres influencent la société. J’ai malheureusement été influencée par tous les films américains que j’ai vu quand j’étais adolescente. On m’a appris à me comporter d’une certaine manière, à séduire, à rire, même si je trouvais les blagues vraiment mauvaises [rires]. Donc je me suis demandé : « Pourquoi ne pas commencer à influencer en écrivant des personnages qui sont plus proches de la réalité ? »

Amour Apocalypse © L’Atelier Distribution

À ce sujet, il y a une grande dimension d’influence et de transmission dans le film. Le père d’Adam est en opposition totale avec ce qu’il est, alors qu’Adam a un rapport différent avec la fille de Tina. Comme lui, elle est prise par la tristesse, la mélancolie, la déprime. On comprend que si elle n’est pas accompagnée, elle va devenir une adulte aussi triste qu’Adam. Anne, Patrick, tous les deux, vous n’avez donc pas grandi avec les mêmes modèles masculins. Est-ce que cela a fait l’objet de discussions entre vous lors de la création du personnage d’Adam ? 

A.E. : Oui, on a beaucoup discuté, et surtout de nos familles. 

P.H. : Oui, humainement, on a beaucoup échangé, et pas nécessairement en lien direct avec le film, d’ailleurs.

A.E. : Exact. Sur le plateau, le travail était très concret : c’était scène par scène, ligne par ligne. 

P.H. : Et Anne savait déjà qui elle engageait. Même pour le personnage de Tina. On aurait dit qu’elle savait déjà tout. Elle a uni, réuni tout le monde. Je ne sais pas, comme un instinct, elle savait que tout fonctionnerait. Ça a été un tournage facile. 

A.E. : Ça a aussi été une chance inouïe. Toi, Patrick, tu es généreux, accueillant. Puis Piper [Perabo] est arrivée dans le projet, mais seulement une semaine avant de commencer à tourner. La première réunion entre nous trois s’est faite trois jours avant le début du tournage, dans un restaurant. Je croisais les doigts. La première scène tournée était la cavale avec les chiens en laisse. Il y a eu une super alchimie entre les deux. Une heure après le début du tournage, tout allait bien. On s’est regardés et on s’est dit : « On va filmer ça pendant trente jours. » On était super heureux.

Les thèmes de l’anxiété, de la dépression, la vulnérabilité mentale des personnages étaient-ils présents dès l’écriture ? Il y a aussi la question de l’éco-anxiété. Est-ce arrivé en même temps ou est-ce venu après, car c’est plus actuel ?

A.E : C’est même venu avant l’écriture. Ce qui est venu en premier c’est la dépression, l’isolement, l’anxiété — puis, l’éco-anxiété. Vers 2020, j’ai vécu, pour la première fois de ma vie, un moment où je me suis dit : « Là, je pense que je suis malade. » J’ai essayé de bien dormir, de bien manger, de faire du sport, du yoga, de la luminothérapie… et je ne remontais pas la pente. Là, c’est la détresse qui est arrivée. Puis l’écriture a été une forme de thérapie. Et, pour me sortir un peu de ce marasme, la romance et l’humour sont arrivés après dans l’histoire. Les premières conversations téléphoniques entre Tina et Adam, drôles et touchantes, sont ce que j’avais besoin de vivre. Je m’écrivais quelque chose de doux, d’apaisant, parce que j’avais besoin de ça. D’entrer en communication, en connexion avec quelqu’un.

Au début, Tina n’est pas du tout consciente — même s’il est très expressif — de ce qu’Adam traverse. Donc elle a cette approche neutre, qui peut être apaisante. Et qui est totalement différente de celle d’un·e psychologue. On le voit d’ailleurs dans le film : la scène de thérapie est en décalage, hilarante. Y avait-il une volonté de traiter le sujet avec de l’humour pour que ce soit plus accessible ? 

A.E. :  Vous savez, Patrick a lu tout le scénario, mais n’avait pas vu que c’était une comédie [rires]. Pendant les auditions pour trouver les autres personnages…

P.H. : …je me prêtais au jeu. J’échangeais avec les actrices. Et à un moment, Anne a dit : « Il ne faut pas oublier que c’est une comédie. Est-ce que tu as lu le scénario ? Car c’est une comédie. » J’ai eu un blanc. Mais, en même temps, comme je ne savais pas que c’était une comédie, le rendu était parfait. C’était décalé. 

A.E. : J’ai vite eu envie d’en faire une comédie parce que ça me ressemblait. Je pense que parfois, pour mon entourage, je suis un peu désespérée, lourde. Mais je compense toujours avec des blagues absurdes, loufoques, déplacées, vulgaires. C’est ce que j’aime le plus comme blagues, ce sont les plus marrantes ! [rires]

Ce n’était pas vulgaire dans le film ! 

P.H. : Non — mais entre les scènes, oui ! [rires]

A.E. : Il y a un peu d’humour de bas étage, quand même. Le plan sur les chiens qui regardent la branlette au début du film… [rires] c’est un humour un peu facile. Mais j’adore ça. 

P.H. : Tout le monde rit de ça. Ce n’est pas de l’humour sophistiqué. Moi, je ne suis pas sophistiqué. 

A.E. : Toi, non — mais les spectateurs, oui ! [rires] Il y a un côté loufoque et décomplexé au film. Cela faisait vraiment partie du projet. D’ailleurs, j’ai vu Sirât récemment — en retard — et pour moi, ce sont les mêmes thèmes. La fin du monde, mais d’une autre manière. J’ai adoré, je tremblais à la fin. Je me suis dit que dans le monde dans lequel on vit, c’est aussi audacieux d’arriver avec de l’humour, de la tendresse, et essayer de voir de la beauté. C’est risqué, on peut se faire traiter de « mièvre » ou de « bisounours ». En ce moment, c’est facile d’être cynique. 

Amour Apocalypse © L’Atelier Distribution

Mais Amour Apocalypse ne tombe pas dans le cynisme. Cela pourrait être un écueil avec un sujet comme l’éco-anxiété, car on ne le maîtrise pas encore très bien. L’anxiété liée à la fin du monde est très individuelle. Le film fait écho à chacun des spectateur·ice·s, en tant qu’individu. Il ne propose pas une catastrophe collective.  Et c’est personnifié par Adam. Patrick, étaient-ce des sujets qui vous concernaient déjà ?

P.H. : Oui, j’ai eu beaucoup de mal avec mon éco-anxiété. Aujourd’hui, c’est mieux, parce que je suis médicamenté, mais cela a été un vrai enjeu dans ma vie. Donc j’appréciais que cela soit dans le film, mais que ça ne devienne pas non plus l’objet principal. Je n’arrive plus à lire des informations sur ce qui va mal dans le monde, parce que c’est vraiment anxiogène.

Ce que je trouvais intéressant dans le scénario, c’est que le véritable cheval de bataille, c’est l’amour — sur fond de catastrophe planétaire. Les choses pourraient changer si l’on prenait soin les un des autres. En cela, j’étais en phase avec l’histoire. J’ai essayé, de changer les choses, à mon échelle, de dire aux personnes de mon entourage de faire plus attention, mais on dirait que ça écœure les gens. Ils ne comprennent pas, et ils ne veulent pas comprendre. C’est le déni. Et il en faut, car sinon, c’est trop anxiogène, trop dur. Ils préfèrent continuer à faire comme si tout allait bien. 

C’est alors que surgit votre sensibilité ? 

P.H. : Oui, et parfois, je vais puiser là-dedans. Je suis obligé. C’est un flot de pensées continu. Je me bats contre moi-même tout le temps, depuis toujours, mais c’est aussi ce qui m’a amené à jouer la comédie. Mais dans le quotidien, c’est très pénible. C’est pas fun, d’être Adam [rires].

C’est épuisant, et cela se voit. Mais c’est aussi pour cela que l’on s’attache à lui : il arrive, malgré lui, à trouver de petits sas de décompression, notamment à travers Tina. Il arrive à trouver ce qui lui fait du bien, et à aller vers cela. Même si parfois il se trompe.

A.E. : Et j’aime beaucoup cela chez Adam. Pourtant, il s’est passé quelque chose qui m’a fait beaucoup de peine — parce que je suis aussi sensible. [rires] Lors d’un débat après le film, une spectatrice a dit qu’elle n’avait pas compris le personnage d’Adam, qu’elle n’avait pas du tout accroché, qu’elle aurait voulu qu’il « se bouge ». J’ai retenu mes larmes, et j’ai juste dit : « Je suis désolée si vous avez passé une mauvaise soirée. » [rires] Pour moi, Adam se bat constamment. C’est tout sauf quelqu’un qui ne se bouge pas.

Il prend toutes les mesures. Réfléchit à comment aller mieux. Et il réussit à se lever le matin. 

A.E. : Oui, et c’est comme ça que j’ai réussi à dire à cette spectatrice : « Faites attention aux gens autour de vous, regardez bien. » 

P.H. : Oui, tu lui as expliqué, et elle a compris.

A.E. : Et elle est revenue me voir à la fin du débat. 

P.H. : Mais on comprend que le sujet choque. Et c’est aussi bien que cette personne se soit positionnée. Elle l’a dit, elle n’est pas restée seule avec son avis. En le disant, elle a tendu une perche pour qu’il y ait une discussion. Potentiellement, pour s’éduquer.

Comme dans le film, il y a le personnage du père d’Adam pour cela. C’est celui qui s’éduque.

A.E. : Je lui ai dit ça ! [rires] Je lui ai dit : « Vous êtes le personnage du père. Vous avez dû vous identifier à lui ! » 

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