Dans son quatrième roman, Constance Rivière, raconte la violence subie par les lanceurs d’alertes. S’inspirant de la figure de Cassandre – celle qui dit la vérité sans jamais être crue – la romancière dissèque les mécanismes de silenciation imposés aux lanceurs d’alerte.
Dans son premier roman, Constance Rivière – qui porte aussi la casquette de directrice générale du Palais de la Porte dorée -, racontait l’histoire d’Adèle, une parisienne qui s’était inventée une histoire d’amour avec une des victimes des attentats du 13 novembre, suscitant l’empathie de ses proches. Avec L’Incendiaire, son nouveau roman, l’autrice choisit de faire le chemin inverse en écrivant sur une lanceuse d’alerte que personne ne veut entendre.
Dix ans après avoir quitté sa ville natale, Alexandra revient y vivre à la faveur d’une opportunité professionnelle. Elle vient d’être recrutée pour travailler chez Alcantor, joyau industriel de la région. Très vite, ce retour aux sources se transforme en lutte acharnée pour la vérité lorsqu’Alexandra découvre que l’usine chimique ne respecte pas les normes de sécurité pour ses déchets industriels. Sans hésiter, elle tente de prévenir sa hiérarchie, puis ses proches du danger, en vain.
Violence et intimidations
Construit en trois parties, ce roman dissèque avec justesse les pressions subies par les lanceurs d’alerte par l’intermédiaire du traitement réservé à son personnage principal. Ostracisation, menaces, humiliations, dans la première partie du livre, l’autrice dépeint avec force chaque intimidation endurée par Alexandra. En point d’orgue, son agression par le directeur de l’usine. C’est après cette ultime humiliation qu’un paradoxe émerge. Pourquoi, alors qu’ils disent pourtant la vérité, les lanceurs d’alerte sont-ils condamnés au silence ?
Pour répondre à cette question brûlante, l’autrice s’appuie sur le mythe de Cassandre. Princesse Troyenne d’une très grande beauté, Cassandre refuse les avances du dieu Apollon. Lui qui, pour tenter de la séduire, lui accorde dans un premier temps le don de la prophétie finit par la maudire face aux refus répétés de la jeune femme. En lui crachant dans la bouche – geste hautement symbolique dont Alexandra elle-même sera victime – Apollon condamne Cassandre a ne jamais être crue même lorsqu’elle dira pourtant la vérité. Ici, Alexandra et Cassandre se confondent et cet habile parallèle permet à l’autrice de mettre en lumière l’absurdité du déni dans lequel les collègues et les proches d’Alexandra sont plongés. Certains d’entre eux refusent tout simplement de la croire, sans motifs aucun.
À travers son personnage, Constance Rivière livre une démonstration implacable de la violence subie par ceux qui osent prendre la parole. Elle dit comment le dédain lorsqu’il est répété devient une brutalité sans nom. Elle raconte comment, peu à peu, la solitude ronge les lanceurs d’alertes, Alexandra se transformant au fil des pages en une femme irritable, colérique, paranoïaque. À tel point que les responsabilités sont inversées. La lanceuse d’alerte devient ainsi bourreau, tandis que le système mis en cause devient victime d’une injuste cabale. Un sentiment nourrit par les stéréotypes sur le comportement des femmes.
Alexandra est dépeinte comme trop investie, trop émotive, ne sachant garder un regard objectif sur la situation. Pire, on finit par la soupçonner d’hystérie.
C’est cette inversion des rôles que Constance Rivière relate avec brio à l’aide d’une écriture foisonnante et en mélangeant histoire fictive et récits réels. Elle rappelle par exemple le cas de Maureen Kearney, syndicaliste chez AREVA et lanceuse d’alerte, qui a été poursuivie pour des faits de dénonciation de crime imaginaire. Son parcours a fait l’objet en 2022 d’un long métrage nommé La syndicaliste. Alexandra, comme Maureen Kearney et le reste des lanceurs d’alerte, est une anomalie. « On ne comprend pas pourquoi les lanceurs d’alerte commencent à parler, encore moins pourquoi ils continuent », énonce l’autrice. Réponse de son personnage principal à la fin du roman : « j’ai trop pensé qu’avoir raison suffisait ».








