CINÉMA

« Mektoub my Love : Canto Due » – Paradis perdu

© Pathé Films

Au moins sept ans que le nouveau film d’Abdellatif Kechiche se faisait attendre. Canto Due est la suite de Canto Uno, sorti en 2018. On y découvrait, Amin, jeune aspirant cinéaste qui retrouve sa famille et ses ami·e·s d’enfance le temps d’un été à Sète, en 1994. Le cinéaste signe avec ce deuxième volet un film particulièrement mélancolique.

Avant ce deuxième chant, il y eu l’intermède, Intermezzo, réalisé en 2019. Une proposition radicale, constituée essentiellement d’une sortie en boîte de nuit, visant à épuiser ses acteur·ice·s et spectateur·ice·s. Très controversé au moment de sa projection cannoise, le film n’est jamais sorti sur les écrans.

Intermezzo a plongé le réalisateur dans une situation compliquée : difficulté financière, rupture avec son actrice principale, Ophélie Bau, qui avait quitté la projection cannoise, et s’était opposée au montage final (qui incluait une scène de sexe non simulé). Le cinéaste a également a été visé par une plainte pour agression sexuelle en 2018, et a été victime d’un AVC en mars dernier.  

On se demandait ce que pouvait réserver ce deuxième volet d’un projet filmique qui semblait désormais maudit, synonyme de polémiques et de film avorté. Mektoub my Love était pourtant voué à être le chef-d’œuvre de son cinéaste. Une œuvre somme de toutes les obsessions d’Abdellatif Kechiche, dont l’ambition était de s’étirer dans le temps – l’auteur ayant envisagé un temps de suivre ses personnages sur plusieurs décennies.  

Fin de l’été

Canto Due commence avec l’arrivée de deux nouveaux personnages : une actrice d’un soap opéra américain – intitulé Les Braises de la passion -, Jessica Paterson (Jessica Pennington), accompagnée de son mari producteur à Hollywood (Andre Jacobs). Les deux débarquent un soir dans le restaurant familial, réclamant un couscous alors que la cuisine est fermée. À l’arrière du restaurant, une galerie de personnages veut envoyer balader les Américains, avant de finalement venir les servir. On finit par retrouver toute la bande du premier film. Cela pour notre plus grand bonheur. On mange, on discute et Camélia, incarnée par Hafsia Herzi, convainc le producteur de lire le scénario d’Amin.  

Amin, lui, continue de se faire l’observateur des passions et des crises qui s’agitent autour de lui. Il est une oreille attentive pour Ophélie (Ophélie Bau), qui, bien que fiancée à Clément, est enceinte de Tony (Salim Kechiouche). Les deux planifient un séjour à Paris pour son avortement. Canto Due pose d’emblée une tonalité un peu plus grave que le premier volet.

© Pathé Films

Impossible hors-champ

Les journées se raccourcissent et doivent faire place à un futur, dont l’horizon semble sans cesse reculer. Le soleil y est un peu moins éclatant que dans Canto Uno. Le film ménage toujours un espace pour la fête, où l’on boit et danse, mais c’est une fête un peu triste, teintée de mélancolie. Il y a d’ailleurs une fête que l’on ne verra pas. Une virée en boîte, qui est le cœur d’Intermezzo. Le visionnage de Canto Due s’accompagne inévitablement de ce film fantôme, qui vient hanter certains plans.

Bien que le réel doive reprendre ses droits, le hors-champ semble de plus en plus inconcevable. Verrons-nous Amin et Ophélie à Paris ? Ou bien Tony et Amin à Los Angeles ? Plus le film avance, plus ses personnages semblent éternellement vissés à Sète. C’est ce vase clos, gorgé de soleil, ce nœud de rêves, de secrets, mais aussi de mélancolie et de frustrations, que raconte Canto Due. Voir ce deuxième volet, huit ans après le premier, toujours au cœur de ce même été, amplifie cette sensation de sur-place.

La caméra elle, reste rivée sur les visages des comédien·ne·s, qui portent en eux l’espoir et la mélancolie de l’été 1994. La mise en scène s’articule autour de ces visages qui prennent tout l’espace du plan, et sur lesquels Kechiche fait peser toute l’intensité dramatique d’une scène. Tout le projet de Mektoub my Love semble être de retarder l’avancée de l’intrigue. Cela au profit de la dilatation des visages, des corps, et des désirs qu’ils portent en eux. Principe formel que Kechiche poussera à l’extrême dans Intermezzo, mais qui, ici, trouve un plus juste équilibre. Kechiche confirme bien qu’il est le plus grand portraitiste du cinéma français

Cauchemar hollywoodien

La collision entre le monde américain d’Hollywood et celui méridional de Sète permet de jouer des antagonismes entre l’Europe et Hollywood, et d”explorer les rapports de domination entre ces deux pôles culturels et symboliques. Dans une longue scène de repas, Jessica et son mari discutent avec Amin et Tony d’une possible adaptation du scénario d’Amin en une grande production Hollywoodienne. La drague est ici différente du premier volet  : elle est professionnelle.

Amin ne se laisse pourtant pas aspirer par le rêve hollywoodien. Il est un personnage au plus près de son idéalisme, de ce que certains qualifient de naïveté ou d’innocence. Son scénario Les Principes essentiels de l’existence universelle  – que les Américains rebaptisent Robot Love , est ici davantage figuré comme une vie intérieure à laquelle on n’aura jamais vraiment accès. L’on comprend que ce qui anime Amin ne pourrait être rendu visible par la machine hollywoodienne.

Avec ce personnage, Kechiche rend surtout hommage à la pureté d’un regard qui ne saurait se faire absorber par le système. Le cinéaste renverse ainsi subtilement les rapports de force entre Hollywood et L’Europe. Le personnage du producteur, quant à lui, devient une figure tragi-comique, de plus en plus humilié. Dans la dernière partie du film, les personnages américains semblent complètement dépassés, pris dans une chaîne d’événements digne de leur soap opéra. C’est à la fois le dispositif naturaliste kechichéen qui est ébranlé par la présence d’acteur·ice·s américain·e·s, mais aussi le système de représentation hollywoodien qui semble complètement retourné sur lui-même.

© Pathé Films

Clap de fin

L’incursion de ce personnage d’actrice dans l’univers de Mektoub… permet à Kechiche de donner un droit de réponse à ce corps professionnel – les acteur·ice·s – qu’il adore, et qu’il malmène depuis plusieurs années . Rappelons ici que le cinéaste a lui même débuté en tant que comédien, au théâtre, puis au cinéma. Dans une scène étonnante, Jessica réinterprète une scène de Raging Bull, affichant ainsi une possibilité drag de rompre avec la partition à laquelle elle est assignée. Elle discute ensuite des réalisateurs avec Amin. Tout deux s’accordant sur le fait qu’ils sont des personnes très difficiles. Kechiche semble faire ici sa propre auto-critique. La scène renvoie inévitablement à ses relations tendues avec Ophélie Bau, mais aussi avec Léa Seydoux, qui avait dénoncé les conditions de tournage de La Vie d’Adèle. Ce deuxième volet semble donc avoir métabolisé les nombreuses critiques adressées au cinéaste.

On sent dans Mektoub my Love un film qui aurait pu continuer des heures. On devine un fond inépuisable d’images – on parle environ de 1000 heures de rushs accumulées ! -, de moments de vie, de conversations, de baignades, de fêtes, de repas, de danse. C’est que Mektoub my Love semble être un film excès, jamais terminé, et c’est ce qui en fait une œuvre résolument mélancolique. On ne pourra jamais tout montrer, tout monter, tout embrasser de cet été 1994. Reste alors ce très beau plan de fin. Amin qui court, ou la force tranquille de quelqu’un à qui il revient d’écrire son mektoub.

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