L’écrivaine et documentariste signe avec Vivre, libre un essai passionnant sur la suprématie blanche et ses conséquences sur les personnes racisées.
À quoi pense-t-on, nous, Français·e·s blanc·he·s, lorsque l’on parle de suprématie blanche ? Il y a fort à parier que les premières images qui nous viennent en tête soient des phénomènes outre-Atlantique : les États-Unis de Donald Trump, l’esclavage, le Ku Klux Klan… Pourtant, en termes d’injustices, la France n’est pas en reste. Rien qu’en 2024, la commission nationale consultative des droits de l’Homme relevait la persistance des stéréotypes à l’égard des personnes racisées (pour 60 % des répondants, les immigrés viendraient en France pour profiter de la protection sociale), une augmentation des délits racistes et la faible réponse pénale face à ces délits. Ce racisme a des conséquences très nettes sur la santé — mentale et physique — des personnes concernées. Dans Vivre, libre, un essai foisonnant qui alterne entre autobiographie et travail de recherche, l’autrice Amandine ouvre le débat et la voie pour se sortir collectivement de ce régime politique qu’est la suprématie blanche. Et, ainsi, tenter de vivre, libre. Rencontre.
Dans les premières pages de Vivre, libre, vous expliquez que cet essai est le cadeau que vous vous offrez à vous-même pour vos quarante ans, et que vous pensez à ce texte depuis dix ans… Qu’est-ce qui vous a empêchée ?
Au début de ma carrière, j’étais très engagée dans les discussions publiques autour de l’adoption et de la nécessité, pour les personnes adoptées – en particulier lorsqu’elles sont racisées – de reprendre la main sur leurs propres récits. Il y avait un véritable besoin de se réapproprier nos histoires, parce que beaucoup d’autres parlaient à notre place. J’étais occupée ailleurs. Ensuite, il y a le contexte français dans lequel j’ai grandi. Dans ce pays, on est constamment ramené au regard du groupe majoritaire, même quand on ne s’adresse pas à lui. J’ai remarqué, au fur et à mesure de mes expériences professionnelles, que ces préjugés m’empêchaient de travailler correctement. C’est à ce moment-là qu’a germé l’idée d’écrire un livre. Parce que, pour que les personnes minorisées – par la race, le genre, le handicap – puissent exercer pleinement leur créativité ou leur liberté intellectuelle, il faut d’abord que la majorité reconnaisse le système d’oppression dans lequel elle évolue. Or beaucoup ne voient pas comment ils y participent, parce que leur propre expérience est construite comme la norme, et que les nôtres restent largement exclues de la représentation.
Comment cela s’est-il matérialisé dans vos expériences professionnelles ?
Quand j’ai commencé à travailler dans la production de fictions audiovisuelles, les personnages que je proposais – une sommelière noire lesbienne, par exemple – suscitaient l’incrédulité de producteurs blancs. On me disait que ces figures « n’existaient pas en France », que je regardais « trop de séries américaines ». Leur imaginaire était tellement structuré par des représentations limitées qu’il leur semblait impossible de se projeter dans d’autres réalités. Même dans un récit inventé, je devais justifier l’existence de personnages noirs : des femmes diplômées, des migrantes citoyennes, des lesbiennes… tout ce qui sortait du cliché de l’hétérosexualité blanche, perçu lui comme une évidence universelle.
Est-ce à dire que nos représentations des personnes racisées n’évoluent pas ? Que ces dernières sont toujours enfermées dans un carcan ?
Oui, et c’est pour cela que ce livre est né : je me sens aujourd’hui obligée d’en revenir à un exercice de pédagogie, pour pouvoir travailler librement. J’ai la sensation de devoir expliquer des choses pourtant très simples. C’est sans doute ce qui m’a le plus attristée : toute cette énergie qu’il faut déployer pour obtenir quelque chose d’en fait élémentaire, c’est-à-dire la liberté d’écrire ce que j’ai envie d’écrire, et d’être jugée sur la qualité d’un scénario, pas sur la supposée « plausibilité raciale » de mes personnages. On parle de fiction : elle peut accueillir des réalités qui n’existent pas encore. Et puis, les lesbiennes noires existent.
D’où ce titre, Vivre, libre ?
Disons qu’il résume l’objectif de mon livre, c’est-à-dire créer les conditions concrètes de cette liberté que je revendique. Pour permettre à des profils comme le mien d’exercer leur métier sans entrave, il faut nommer toutes les formes que prend la suprématie blanche. Le mot « racisme » ne suffit pas : il englobe à la fois les agressions, les discriminations à l’embauche, les héritages pseudo-scientifiques du XVIIIᵉ siècle, les contrôles policiers ciblés… Or, toutes ces situations sont, selon moi, les manifestations différentes d’un même régime politique, exactement comme le patriarcat explique les écarts de salaire, la sous-représentation des femmes dans certains postes ou la charge mentale. Mon objectif est d’éclairer cette structure, que j’appelle « suprématie blanche » puis de montrer comment elle agit très concrètement dans nos vies : sur notre santé, notre travail, nos amitiés. Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les jugements moraux, les « gentils » et les « méchants », mais les effets réels de ce système. Si l’on accepte qu’il existe un régime d’oppression, alors il faut aussi se donner les outils politiques et intellectuels pour corriger les inégalités qu’il produit. Sinon, rien ne bouge.
Pour parler de la suprématie blanche, vous reprenez les écrits de Charles Mills, un philosophe noir qui a théorisé le concept d’ « ignorance blanche ». Que dénonçait-il ?
Charles Mills montrait qu’il y a, de la part, des Blancs, une non-connaissance de la domination qu’ils exercent et, par conséquent, des bénéfices qu’ils en retirent. Il décrit trois types d’ignorance : l’ignorance ignorée, la non-connaissance totale, et la non-connaissance volontaire, qui peut simplement relever d’un manque de curiosité pour certains faits historiques. C’est une ignorance qui est aussi produite par les institutions : par exemple, l’effacement des personnes noires lors de la Libération de 1944. Cela se traduit aussi dans la vie de tous les jours. Par exemple, il arrive que des gens me demandent d’où je viens, avec cette certitude que les personnes noires seraient arrivées récemment sur le territoire. Personnellement, ma famille est française depuis 1848, date de l’abolition de l’esclavage. Combien de Français le savent ? Et surtout, combien peuvent en dire autant ?
Cette ignorance est souvent à deux vitesses…
J’observe qu’un grand nombre de personnes savent très bien ce qu’il en est de la colonisation et de la décolonisation. Par exemple, elles ne veulent pas de « repentance », mais elles sont au courant que l’Algérie était française et qu’un grand nombre d’Algériens sont devenus français, et sont français. On ne peut pas avoir une citoyenneté à géométrie variable, en fonction de ce qui arrange le groupe majoritaire. Encore une fois, je ne dis pas ça pour culpabiliser individuellement les personnes. Ce qui m’importe, c’est de sortir de ce gaslighting permanent et d’ouvrir la possibilité d’un vivre ensemble qui ne soit pas défini selon les conditions du groupe majoritaire mais à partir d’une histoire commune. Et de ce que cette histoire a produit comme inégalités.
Vous évoquez votre parcours, qui est particulier : vous êtes noire, adoptée par des parents blancs, et grandissez dans un environnement non-mixte. Autour de vous, personne ne semble voir les discrimination dont vous êtes victime.
Lorsque j’étais enfant, si une agression raciste avait lieu, la personne blanche présente ne réagissait pas. Soit elle s’en fichait, soit elle ne percevait pas le problème. Il m’a fallu des années d’études et de thérapie pour comprendre que, réellement, les personnes blanches ne percevaient pas ces choses-là tant qu’on ne leur expliquait pas les mécanismes : le déni, la remise en question du témoignage (« Tu es sûre ? »), l’invisibilisation parce que les faits paraissent « infimes ». Ce serait plus simple si les gens nous disaient clairement : « Sale Noire ». Mais ce sont toujours des micro-signaux : un changement d’expression faciale quand on entre dans une boutique, le fait qu’on ne nous dit pas bonjour, alors qu’on le dit à une personne blanche. En grandissant, j’ai compris que la suprématie blanche impactait aussi la cognition des personnes blanches.
Ces signaux passent sous les radars des Blancs ?
Souvent ! Par exemple, avec mon conjoint blanc, encore aujourd’hui, si j’entre une minute avant lui dans une boutique chic, personne ne me salue, on me regarde avec suspicion. Lui entre, et on se jette sur lui en souriant. Une personne blanche non sensibilisée va simplement se dire qu’on lui a dit bonjour chaleureusement. Elle ne voit pas ce qui a précédé. C’est un exemple, mais ce genre de choses arrivent en permanence. Ces interactions du quotidien sont épuisantes : ne pas être saluée, ne pas recevoir d’antalgiques chez un médecin, être traitée avec suspicion… C’est répétitif, sournois, discret, imperceptible pour une personne blanche parce que cela se joue à une vitesse infime. Et quand il y a une agression raciste manifeste, les personnes blanches oublient très vite. C’est pour cette raison que, dans ce livre, je souhaitais aussi ramener le racisme à une question psychique : on ne peut pas seulement déplier théoriquement les systèmes d’oppressions, dans la mesure où ces derniers affectent durablement les capacités d’empathie, d’écoute, et la manière dont les individus lisent le monde.
Les personnes noires sont dès lors contraintes d’adopter des stratégies, pour survivre…
Je parle par exemple de la fameuse « voix blanche », que tous les Noir·e·s connaissent. Il s’agit de changer l’intonation de sa voix, pour éviter qu’un interlocuteur au téléphone ne devine que l’on est noir. Cette stratégie est très répandue et dénote de quelque chose d’important : quand on appartient à un groupe minoritaire, on apprend à anticiper les oppressions ; de la même manière que les femmes doivent parfois anticiper les réactions des hommes, pour survivre. Les personnes noires font la même chose avec les personnes blanches. Au téléphone, avoir une « voix blanche » vous facilite la vie ! Il existe énormément de sketchs afroaméricains sur Instagram qui montrent deux interlocuteurs comprennant qu’ils sont noirs au fil d’une conversation. Ils arrêtent immédiatement d’autocensurer leurs voix.
Cette anticipation permanente du racisme a-t-elle eu des conséquences sur votre psyché, votre tempérament ?
Je repense souvent au fait qu’enfant, on me décrivait comme extrêmement joviale. J’aimais danser, rire fort, j’étais très avenante. Aujourd’hui, j’y vois aussi une forme de performance sociale. Celle du cliché de la « Noire sympa », en contexte blanc. C’est compatible avec une part de moi authentique, qui n’est pas mélancolique. Mais je vois bien aujourd’hui comment ces attentes sociales se sont entremêlées avec mon tempérament. D’autant que j’ai réalisé sur le tard que j’avais un côté très introverti : j’écris beaucoup, j’ai besoin de recharger mes batteries seule, je fais de la randonnée, du yoga, je médite, j’ai une vie très ritualisée. En fait, la sociabilité que j’avais enfant — être dehors tout le temps — m’épuise aujourd’hui. Je relie cela à la suprématie blanche : sans le savoir, j’ai adhéré au stéréotype de la Noire joviale.
Comment faire remarquer son racisme à un interlocuteur ? Vous expliquez que la question est souvent délicate, et qu’elle peut mettre celui qui s’y risque en danger…
C’est vrai, parce que personne n’aime à se penser comme étant un·e oppresseur·e ou en position de domination — même des personnes qui appartiennent à des camps politiques conservateurs et historiquement ancrés dans la suprématie blanche. Et, puisqu’en France nous avons une vision morale du racisme, les gens ne veulent absolument pas admettre qu’ils peuvent l’être ! On ne peut donc pas adresser calmement ces manifestation de racisme, parce que les personnes blanches le ramènent toujours à un terrain moral. C’est particulièrement vrai dans les milieux progressistes. Pourtant, l’accès aux appareils des partis politiques y est tout aussi difficile qu’à droite de l’échiquier politique. C’est pour cette raison que j’insiste sur la nécessité de sortir ce débat du registre émotionnel et moral : les militant·e·s doivent apprendre à se tromper, à accepter l’idée qu’ils ont des angles morts. C’était mon cas aussi, concernant la question du handicap, que j’ai intégré à mon travail en 2015. Il faut accepter d’être mis face à sa propre ignorance. La culpabilité et la honte ne sont pas des moteurs de transformation sociale. Optons plutôt pour l’humilité, l’écoute, la volonté de changer les choses.
Vous répétez à plusieurs reprises qu’il est essentiel, pour cela, d’accepter l’inconfort. Que voulez-vous dire ?
Être engagé dans un vivre ensemble concret en tant qu’invidividu, c’est travailler en permanence à penser contre soi-même. Concrètement, on a tous grandi au sein de systèmes d’opressions. Il faut l’accepter, et ensuite accepter d’être mis face à nos limites. C’est normal : nous n’avons pas vécu toutes les expériences du monde, et nous avons forcément des angles morts. Cela revient, d’une certaine manière, à en finir avec la pureté militante.
C’est d’autant plus important que nous n’avons pas tous les moyens d’être des militants « purs », estimez-vous. Pourquoi ?
La possibilité d’être radical dans un engagement dépend souvent d’un contexte : une appartenance de classe, de rare, de genre, etc. Par exemple, pour certaines personnes noires, l’enjeu à la propriété est quelque chose de très important. Il m’est déjà arrivé d’entendre des militants blancs faire la leçon et rappeler que la propriété, c’est le vol. Sauf que, voilà, ces personnes-là vont hériter, et peuvent donc se permettre de ne pas travailler pendant plusieurs années, de vivre dans des ZAD, d’avoir des pratiques radicales. C’est plus facile, quand on sait que le jour où l’on a besoin, on va récupérer l’appartement de mamie. En ce qui me concerne, je suis artiste-auteure. Je n’aurai pas de retraite. Le jour où ce sera le communisme, je rendrai mes clés avec plaisir. Mais, en attendant, j’ai besoin d’être propriétaire pour me protéger, et ne pas être une retraitée pauvre plus tard.
Enfin, vous insistez sur la contrainte que c’est, d’être une femme noire : travailler trois fois plus dur pour obtenir, souvent, moins que les autres. Victimes d’extractivisme, de « reste-à-ta-placisme », que peuvent-elles faire pour se défendre ?
Il faut d’abord savoir que ces phénomènes existent ! Moi, on ne m’avait pas prévenue. Par exemple, il m’est déjà arrivée de me retrouver sur des panels universitaires : l’organisation me disait qu’elle n’avait pas d’argent, tous les Blancs, eux, étaient payés. C’est un apprentissage de comprendre que non, on ne me rend pas service en me donnant de la « visibilité », alors que mon travail a parfois permis de remplir des salles. La surexploitation des femmes noires est un phénomène très concret : en France, on estime que les femmes commencent à travailler gratuitement à partir du mois de novembre. Pour les femmes noires, on estime que ce travail gratuit intervient dès le mois d’août. Il faut cesser de considérer que les femmes noires « devraient être contentes d’être là ». Et, pour les concerné·e·s, ils faut apprendre à éviter ces moments qui nous appauvrissent.








