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Rencontre avec Alice Douard et Noémie Lvovsky : « Ce film est là pour combler une image manquante »

Photographie de la réalisatrice Alice Douard. Elle est dehors, elle sourit.
© Sebastien Courdji/Getty Images

Présenté cette année à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes, Des preuves d’amour est le premier long-métrage d’Alice Douard. La réalisatrice s’attaque au thème de l’homoparentalité, déjà évoqué lors de ses précédents courts-métrages. 

Céline (Ella Rumpf) et Nadia (Monia Chokri), mariées, s’apprêtent à accueillir leur premier enfant. Mais une procédure laborieuse les attend : Céline, qui ne porte pas l’enfant, va devoir adopter sa petite fille. Pour cela, elle doit récolter quinze lettres attestant de son lien à sa fille, dont une rédigée par sa mère (Noémie Lvovsky). Avec Des preuves d’amour, Alice Douard signe une comédie romantique touchante, traitant avec humour et intimité un sujet peu abordé au cinéma.

D’où vous est venue l’idée pour ce film ? 

Alice Douard : Mon intention était de faire un film sur les familles homoparentales, parce que j’ai l’impression qu’il y a très peu de films qui existent sur le sujet. Étant moi-même maman d’une petite fille que je n’ai pas portée, je ne me sentais pas très bien représentée au cinéma. Ce film est là pour combler une image manquante, avant tout. Et je voulais aussi faire un film joyeux et romantique LGBTQIA+.

Comment s’est passé le casting ? 

A.D. : J’avais écrit le rôle pour Noémie, parce que je l’aime comme comédienne et comme réalisatrice. Je ne savais pas si elle allait accepter : c’était un premier film, et il y avait beaucoup de travail avec le piano… On n’avait même pas de financements ! Finalement, elle a lu le scénario très rapidement, on s’est vues, et elle s’est engagée… sur pas grand chose.

Noémie Lvovsky : J’ai adoré le scénario, et puis j’ai adoré, au moins autant, sinon encore plus, la rencontre avec Alice. Je n’ai eu aucun doute. 

Le personnage de Noémie Lvovsky, Marguerite Orgen, est une pianiste de renom. Comment s’est passé l’apprentissage de l’instrument ? 

A.D. : Nous avons été accompagnées par un coach piano, Patrice Vanneufville. Il a eu plein de bonnes idées. J’ai demandé à Noémie d’apprendre l’Appassionata de Beethoven, qui est l’un des morceaux les plus complexes et les plus techniques qui existent. On savait qu’elle allait devoir jouer « seulement » quelques mesures, et qu’elle ne pourrait pas tout apprendre.

N.L. : Et puis, c’est injouable. Enfin, il faut toute une vie, et même une vie ne suffirait pas. En sachant que je n’avais jamais de piano avant.

A.D. : Mais j’ai eu de la chance, car Noémie a appris très vite, et l’on y croit à l’écran. On a également regardé beaucoup de vidéos de pianistes. Je lui disais ce que j’aimais ou non. L’incarnation d’un pianiste, ce n’est pas que la virtuosité et les mains. C’est la façon de jouer, de se tenir, de faire corps avec l’instrument. Quand je vais voir des pianistes en concert, il y en a qui sont virtuoses mais qui ne provoquent rien en moi, et d’autres qui m’emportent tout de suite. C’est vers ça, évidemment, que l’on essayait d’aller.

Comment avez-vous travaillé ensemble sur le personnage de cette mère pianiste ? 

N.L. : La virtuosité au piano de Marguerite joue énormément dans la relation qu’elle entretient avec sa fille. Mais c’est très facilement bidon quand un·e acteur·rice joue d’un instrument sans être musicien·ne. Ça a donc été mon premier questionnement. Comment faire ? Alice m’a dit qu’elle tenait vraiment à l’Appersonnata. J’avais proposé Chopin, Satie, qui auraient été peut-être un peu moins durs. Mais finalement, elle a eu bien raison de s’y tenir. Elle m’a demandé de regarder un documentaire magnifique sur la pianiste Martha Argerich, fait par sa fille. On a aussi beaucoup observé le pianiste chinois Lang Lang, et mon coach, Patrice. 

A.D. : On parle beaucoup du piano, car c’était un vrai travail. Mais je trouve que la difficulté, c’était de jouer ce personnage de Marguerite. Elle est très ambiguë, notamment par rapport à sa fille. Elle oscille entre attraction et répulsion. D’une phrase à l’autre, on ne sait pas si elle va être sympa ou pas. Mais en même temps, il y a énormément de tendresse chez elle. Et c’est Noémie qui amène tout ça, toute cette précision. Elle arrive à mettre des arythmies dans les séquences. Il fallait savoir jouer ça.

Noémie Lvovsky dans Des preuves d’amour © Tandem

Quelle(s) figure(s) de maternité vouliez-vous représenter dans le film ?

A.D. : La question centrale du film, c’est quelle mère on va et on veut être. Par exemple, le personnage de Céline se repositionne face à la relation qu’elle a avec sa mère, qui est en train de devenir une relation d’adulte à adulte. Elle sort du côté parent-enfant. Son trajet personnel permet de montrer la maternité sur deux, trois générations à venir. Il ouvre le film à la question de la monoparentalité, et sur ce que c’est d’être mère, de faire famille. 

On croise plusieurs femmes très différentes dans le film… 

A.D. : Oui, c’est un panel. Je voulais qu’il y ait autant de personnalités que de femmes. Marguerite est différente de sa fille. Dans le couple, les deux femmes sont différentes : c’était important pour moi. Et puis après, il y a tout un tas de femmes que l’on croise comme ça dans le film. On voit aussi des petites filles, celle qui va naître, et l’on se demande qui elle va être.

Pourquoi avez-vous choisi d’axer le film sur la maternité ? 

A.D. : Je voulais vraiment montrer une famille où il y a deux mamans, car on n’en voit pas assez au cinéma.

N.L. : Et raconter une grande histoire d’amour ! Parce que les grandes histoires d’amour que l’on connaît, dans les livres ou dans les films, sont souvent empêchées par plusieurs raisons bien concrètes. Ici, la situation de Céline et Nadia est particulière, notamment à cause de la loi qui veut que dans un couple de femmes, celle qui n’est pas enceinte doit adopter son propre enfant. C’est complètement fou quand on y pense. Mais à part cet obstacle, leur amour tend vraiment à avoir cet enfant. Je ne vois pas d’histoire d’amour, hétérosexuelle ou homosexuelle, qui m’ait été racontée comme ça avant.

Quelle place occupe l’humour dans le film ? 

A.D. : Je pense que les drames sont toujours intéressants quand il y a de l’humour, et inversement. Aussi, les films LGBTQIA+ sont souvent des films très sombres. Et je trouve qu’il était temps de faire le film d’après. Un film où l’on peut voir une histoire d’amour romantique et drôle. C’est quelque chose que j’ai déjà exploré dans mes courts-métrages. L’humour était toujours là, un peu entre les lignes. Cette fois-ci, j’avais envie de faire des vraies scènes de comédie. C’est quelque chose de fédérateur, et c’est donc super pour que le film existe aux yeux du public.

Comment avez-vous réfléchi à l’équilibre au sein du couple formé par Céline et Nadia ? 

A.D. : Ça a été une grosse difficulté au moment du scénario, puis après il a fallu doser au montage. Pour moi, le film est avant tout le portrait de Céline, une femme qui va avoir un enfant et qui n’est pas enceinte. Ça n’est pas banal. Il y avait tout un équilibre à trouver pour ce personnage. Céline traverse le film, via sa mère et son couple… Il ne fallait pas qu’une relation en particulier prenne trop de place. Je voulais qu’il y ait quelque chose qui circule pour que le film avance. 

Qui sont les figures de maternité que vous admirez ?

A.D. : Joséphine Baker et sa « tribu arc-en-ciel » ! Elle a adopté je ne sais pas combien d’enfants, c’est très beau. Je pense aussi à Madame Doubtfire, parce que je l’ai revu il n’y pas longtemps avec ma fille… Mais c’est vrai que, sinon, les mères sont souvent très dures au cinéma.

N.L. : Je pense tout de suite au film de Douglas Sirk, Le mirage de la vie. C’est l’un de mes films préférés, un chef-d’œuvre. Il y a deux mères, très amies, une femme noire et une femme blanche. L’une est très pauvre ; l’autre veut devenir actrice, mais n’a pas le temps à cause de sa fille. Dans ce récit, les relations mères-filles sont extraordinaires.

Des preuves d’amour, un film d’Alice Douard, en salles le 19 novembre.

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