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« La nuit retrouvée » – Les choses qu’on dit, les choses qu’on tait

© Pénélope Bagieu et Lola Lafon / Gallimard
© Pénélope Bagieu et Lola Lafon / Gallimard

La romancière Lola Lafon et la bédéiste Pénélope Bagieu s’associent pour une bande dessinée qui fait, le temps d’une nuit de confidence, le portrait tendre et complexe d’une femme apparemment «  sans histoires  ».

Si chacune a son medium, les autrices de La nuit retrouvée ont quelques points communs. Toutes deux mettent en scène des filles ou des femmes confrontées aux normes patriarcales. C’est le cas de Pénélope Bagieu qui consacrait la série de bande dessinées Culottées à des femmes ayant questionné les normes sexistes et changé l’histoire. Les romans de Lola Lafon nous plongent quant à eux souvent dans la psyché de jeunes filles qui naviguent entre l’érotisation de leurs corps et les violences de genre, comme dans Chavirer.  

On retrouve ces préoccupations féministes dans La nuit retrouvée. Les deux artistes s’y attachent à représenter des expériences et des corps féminins entre contraintes sociétales et agentivité, sans voyeurisme ni stéréotypes. Elles mettent cette fois en lumière un personnage un peu différent de leurs précédents livres. Ici, pas d’héroïne ayant marqué la «  grande histoire  » ou de jeune fille au centre. La protagoniste est une femme sexagénaire qui a fait «  tout comme il faut  ». D’Hélène, on apprend d’abord quelques bribes. Elle a trois enfants qui ont quitté la maison, a divorcé sans éclats de son ex-mari, aime que les choses soient à leur place et se promener la nuit dans la forêt avec son chien.

La nuit retrouvée © Gallimard bande dessinée

Un portrait complexe à quatre mains

Pour brosser ce portrait de femme, les deux autrices se sont livrées à un exercice nouveau à quatre mains. La romancière a prêté sa plume pour écrire une nouvelle, la dessinatrice en a donné sa lecture en dessins et en bulles. L’histoire écrite ensemble se passe une nuit d’été dans une maison de vacances des Landes. Hélène et ses enfants y sont réuni⸱es pour fêter les 60 ans de leur mère. 

Loin d’être de simples illustrations, les dessins donnent corps aux détails et aux non-dits du texte. Pénélope Bagieu accorde ainsi une attention particulière aux regards, aux expressions et aux silences des personnages. « La BD est la seule forme pour donner corps aux silences » a-t-elle précisé lors d’une conversation avec Lola Lafon au Mk2 quai de Loire au début du mois. On ressent ainsi pleinement la frénésie des retrouvailles festives, les rôles que chacun⸱e endosse et se renvoie dans un contexte familial, mais aussi les les émotions contenues d’Hélène.

La nuit retrouvée © Gallimard bande dessinée

Son personnage est d’abord présentée dans son rôle social de mère et son côté «  discipliné  » moqué par ses enfants. Mais on découvre aussi son sens de l’aventure quotidien, mis en actes lors de ses sorties nocturnes et solitaires en forêt. Ce sont ensuite d’autres aspects de son histoire et de sa personnalité qui se dévoilent au fil du récit et de la nuit.

Ce portrait, c’est sa fille qui l’esquisse, la questionnant sur un souvenir commun de vacances au bord de la mer où la famille avait été à un championnat de surf. Ces interrogations sincères permettent de faire de la place à l’audace d’Hélène, au-delà des projections qu’elle s’en faisait. Derrière une mère répondant aux standards de dévouement se cache aussi une femme courageuse et débrouillarde, suivant ses désirs le temps d’une nuit. En témoignent les sourires et les yeux écarquillés de sa fille face au flashback de cette fameuse soirée, où elle a notamment traversé une forêt à pied pour rejoindre une fête. La nuit retrouvée séduit par la mise en lumière progressive et tendre d’une femme adulte souvent peu représentée.

Quelles histoires en héritage  ?

Ce sont ici les questions d’une fille curieuse qui provoquent la confidence de sa mère, le temps d’une nuit, sur un épisode de sa vie. Cette nuit partagée et racontée marque l’occasion pour elle de voir sa mère différemment. Elle lui – et nous – apparait comme une personne plus complexe que l’image entrevue dans le cadre familial, avec des expériences passées, des envies et des contradictions. Quand réalise-t-on que nos (grands-)parents ont aussi eu une vie qui ne se limite pas à leurs rôles sociaux ? Combien de questions n’a-t-on pas oser leur poser ? Combien de secrets enfouis à encore aller chercher ?

La nuit retrouvée © Gallimard bande dessinée

Ces interrogations traversent et composent La nuit retrouvée, s’inscrivant dans une dynamique littéraire qui interroge les héritages et histoires familiales. En bande dessinée, on pense au classique Fun Home d’Alison Bechdel, qui dessine un double portrait de la narratrice et de son père. Côté roman, le récent Mon vrai nom est Elisabeth d’Adèle Yon explore aussi les eaux troubles des non-dits, puisqu’une petite-fille mène l’enquête sur l’histoire occultée autour du traitement de la maladie de sa grand-mère, diagnostiquée schizophrène. 

La nuit retrouvée prend le meilleur de ces deux mediums, mêlant la profondeur de l’écriture romanesque aux pouvoirs évocateurs de la BD. Lafon et Bagieu nous offrent un récit touchant qui questionne avec justesse les apparences de ces femmes qui font preuve d’audace au quotidien.

La nuit retrouvée par Lola Lafon et Pénélope Bagieu, Gallimard BD, 24,90€

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