Nous avions rencontré Martin Jauvat en 2023, à l’occasion de la sortie de son premier long métrage, Grand Paris. On le retrouve deux ans plus tard, pour discuter de son deuxième long, Baise-en-ville.
Avec Baise-en-ville, Martin Jauvat continue de filmer son territoire natal : le 77 (Seine-et-Marne). Il signe cette fois encore une comédie décalée, dans laquelle le jeune Corentin Perrier (Martin Jauvat) – surnommé Sprite par lui-même – rencontre une monitrice d’auto-école déjantée (Emmanuelle Bercot).
Baise-en-ville est un film qui prend pour cadre les quartiers pavillonnaires de la banlieue parisienne. Comme dans Grand Paris. Est-ce que tu remarques des réactions différentes selon que tu présentes le film en ville, ou dans des cinémas situés à la périphérie des villes ?
Grand Paris était vraiment un film sur un territoire. Il y avait beaucoup de références géographiques et culturelles qui pouvaient parfois mettre le public à distance. Avec Baise-en-ville, j’ai l’impression d’avoir chopé quelque chose de plus universel. Du moins c’est mon espoir.
Il existe un sentiment partagé par celleux qui ne grandissent pas dans un centre-ville. L’éloignement, la banlieue – qui ne concerne pas que Paris –, la périphérie des villes, même d’une ville moyenne, l’attente des transports en commun, l’ennui : ce sont des choses que l’on est nombreux·ses à vivre. Ce n’est pas seulement moi, Martin, dans mon petit coin du 77.
Depuis tes débuts, tu documentes l’évolution des travaux du Grand Paris. Est-ce que tu penses que d’ici quelques films tu auras fait une sorte de cartographie de la Seine-et-Marne ?
Je ne l’avais pas pensé comme ça. Mais c’est vrai que si je continue de filmer ce territoire, et c’est bien mon intention, l’évolution des travaux, et donc du territoire, va forcément apparaître en hors cadre. J’aime filmer les chantiers, les gares, les trains, les RER…
J’ai un pote qui est ouvrier, qui, un jour a répondu à l’une de mes storys Instagram filmant un RER, en disant : « Les transports en commun, notre seule expérience en commun ». Et je trouve ça trop beau. C’est quelque chose que l’on partage tous·tes dans une certaine frange de la société… D’ailleurs, à partir du moment où les gens ne prennent plus les transports en commun, ils ne sont plus dans le même monde pour moi. C’est une vraie frontière.
J’ai lu que ton budget avait été multiplié par 20 par rapport à Grand Paris. Comment as-tu abordé ce deuxième tournage de long ?
Mon budget a été en effet multiplié par 20, à la louche. Dans ma tête, plus d’argent rimait avec plus de pression. Car je me demande vraiment comment c’est possible que des gens mettent des millions d’euros sur moi ! Et j’ai toujours du mal à savoir si je suis fiable, si je suis bon.
La chance que j’ai eue, c’est que l’argent est venu pendant la préparation du film. Au début, je pensais à une version du film pas trop chère,puisque je viens du cinéma autoproduit. Et finalement, ce que m’a permis l’argent, c’est d’avoir plus de temps.
Je ne voulais surtout pas changer de façon de bosser. Je voulais garder mon style : beaucoup de plans fixes, une espèce de sobriété. Quelque chose qui reste dans la lignée de ce que j’avais fait avant. C’est trop bête dit comme ça, mais, par exemple, j’aime trop les beaux travellings latéraux !

Comme celui où tu retardes la sortie du champ des deux personnages sur leur trottinette électrique.
Oui. Ce plan est presque construit en miroir de travellings que je faisais dans mon tout premier court métrage autoproduit, Mozeb – que personne n’a vu. Finalement, dans ce film dont tout le monde se fout, il y avait plein de choses que j’ai développées dans Baise-en-ville. J’avais le même chef op’ et une partie de l’équipe en commun.
Dans Mozeb, les effets de style étaient un peu gratuits. Dans Baise-en-ville, ils servent le propos et la situation. Ce fameux plan de la trottinette, je le trouvais trop cool. Et puis surtout, il dit quelque chose. Il dit que l’on est aussi dans le burlesque, pas dans un truc 100 % dynamique, ni 100 % efficace. L’idée, c’est aussi de garder du plaisir : c’est un peu comme si, dans chaque scène, tu déballais un cadeau.
Ta colorimétrie est très pop, très colorée. Pourquoi ?
Tu vois ta veste [je porte une veste de sport d’un vert soutenu, ndlr], tu vois où l’on est [nous sommes dans un salon aux tons neutres, ndlr] : d’un coup, ton vert, c’est l’étincelle qui ressort. Et ça fait trop plaisir !
C’est comme ça que j’appréhende la colorimétrie de mes films. Dans Grand Paris, je n’avais aucune latitude sur la décoration. Je prenais les décors tels qu’ils étaient, car on était souvent en extérieur, et de nuit. Là, j’avais une vraie équipe déco, je pouvais faire ce que je voulais.
J’ai envie que mon film ressemble à un paquet de Dragibus, mais aussi à une bande dessinée pour enfant. Ça me reconnecte à une forme de légèreté, à une fantaisie… à de la joie en fait. La couleur, c’est de la joie.
Ce côté bande-dessinée se retrouve dans la façon que tu as de caractériser tes personnages.
Oui. J’ai toujours peur que l’on me dise que mes personnages sont caricaturaux. On s’en approche, car je n’y vais pas avec le dos de la cuillère. Tu vois, on dit d’ailleurs qu’ils sont « hauts en couleur », c’est pas anodin.
Avoir cette espèce de fausse candeur me permet aussi de souligner l’absurdité et la médiocrité de notre monde. Un peu comme chez Pixar, Miyazaki, ou même Voltaire… J’ai l’impression que Sprite est un peu comme Candide. Il se balade et se dit « Oh, mais c’est bizarre, je suis le stagiaire du stagiaire… ». Baise-en-ville prend la forme d’un conte. Et la couleur, pour moi, c’est l’un des medium du conte.
Et dans ton conte, Sprite apparait très seul et très déprimé.
Les gens choisissent de le voir plus ou moins déprimé. Il y en a qui ne se rendent pas du tout compte que Sprite est déprimé. Certain·e·s trouvent le film touchant, d’autres disent que c’est marrant.
Ça peut être les deux…
Pour moi c’est les deux ! Mais certain·e·s ne voient pas du tout le côté émotionnel du film.
Tu es attaché à la figure du loser. D’où cela te vient-il ?
Je suis comme ça ! Je suis un loser déprimé, toujours un peu maladroit. Alors, je me rends bien compte que si je l’étais vraiment, je ne pourrais pas faire de films. Mais même quand je suis en festival, je ne suis pas en compétition, ou alors il n’y a pas beaucoup de monde, ou alors je n’ai pas de prix…
… Rachida Dati n’était pas dans le public lors de ta séance à Cannes ?
Si, et ça, ça vaut tous les prix, tu as raison de le souligner (rires).
Plus sérieusement, j’ai la même attitude que Sprite. Je suis toujours un peu en décalage. Cela vient du fait que je suis très poli, je crois, ce qui me met sans cesse dans des situations pas possibles. Cette politesse crée toujours des interactions absurdes.
Peut-être qu’aujourd’hui, c’est un peu différent. Mais il y a eu un moment, en tout cas quand j’écrivais Baise-en-ville, où j’incarnais totalement cette figure-là. J’étais en galère de taf, en galère de thune, d’amour. Bref, tout était un peu compliqué, et je fumais pas mal de joints. J’étais complètement perdu.

Tu vas continuer à mettre en scène cette figure ?
Pour l’instant, ce que j’écris reste une ligne parallèle à ce que je vis. Et j’ai envie de jouer aussi. J’aime ce truc à la Pierre Richard. Or, je ne me vois pas jouer un gros beau gosse, ou un méchant. Même si ça pourrait être intéressant ! En fait, je crois que je n’aime que les losers. Les winners ne m’intéressent pas. Je ne crois pas au succès. Les César, les prix… Tout ça ne m’intéresse pas du tout. Finalement, ce que mon film, dit c’est que le succès, c’est de se sentir bien dans ses baskets.
J’adore jouer, alors pourquoi je m’en priverais ? Pour faire plus d’entrées ? J’aime la façon dont je joue, et ça met une bonne dynamique sur le tournage.
Oui, ça fait un peu film de copains.
Oui, ça se sent, et c’est quelque chose dont on a besoin. De sympathie, de bienveillance.
D’autant que tu gardes les mêmes acteur·ice·s d’un film à l’autre.
Oui, car je les aime ! Ils sont grave sympas, on s’entend bien, je sais qu’ils vont directement trouver le truc. J’écris pour eux. Parfois, je réajuste un peu. Là, je me suis ouvert à des nouveaux profils, d’une autre génération.
Michel Hazanavicius, par exemple, c’était une évidence, car on s’est rencontrés à un festival, et on est devenus assez potes.
En parlant de potes, tu mets en scène la consommation de cannabis comme une activité entre copains. À quoi est-elle liée pour toi ?
Cette consommation est très liée à l’ennui. On est posés avec mes potes, on n’a rien à faire, et ce n’est pas ouf. Puis on fume un joint, et d’un coup tout est plus drôle. C’est vraiment pour tromper l’ennui que l’on fume. Après, dans certains cas, ça devient aussi pour supporter le stress de la vie, pour réussir à s’endormir. Mais notre usage à la base est récréatif, et parce que l’on n’a vraiment rien d’autre à faire.
C’est une consommation qui est très liée à des caractéristiques géographiques, sociales et économiques ?
Pour moi, oui. Complètement. Ça n’empêche pas qu’il y a aussi des Parisiens intra-muros qui fument des joints. Mais pour nous, tu vois, l’activité de la journée, c’était souvent d’aller dehors juste pour fumer un joint.
Le titre de ton film est tiré d’un objet : le fameux « baise-en-ville », qui est un petit sac utilisé par celleux qui découchent. D’où te vient cette idée ?
Dès que j’ai appris l’existence de ce sac, je me suis dit qu’il fallait que je réalise un film qui portait ce nom. Je n’avais aucune idée de l’histoire, pas la moindre prémisse de scénario. J’ai cherché pendant un an, un peu mollement, car c’était alors la sortie de Grand Paris.
Au même moment je passais le permis et je faisais de l’intérim…
…parlant de permis, c’était quelque chose que je voulais te demander : en 2023, tu nous disais que tu n’avais pas le permis. Est-ce que tu l’as eu depuis ?
Je l’ai eu pour le film. Un mois avant le tournage ! Je voulais jouer en conduisant. Je l’ai aussi passé parce que mon code allait expirer, comme dans le film.
Pour en revenir au titre, outre son côté impactant, il nous fait un petit point culture générale sur la langue française. Et puis, il porte en lui-même plein d’enjeux scénaristiques qui me touchent personnellement. À commencer par les relations amoureuses : qu’est-ce que le sexe aujourd’hui pour notre génération ? Comment les schémas traditionnels hétéronormés sont-ils remis en question ? Et puis la ville, évidemment, l’éloignement, les mobilités, avec ou sans permis, le bus, et toute la poésie des noctiliens que j’avais déjà dans Grand Paris, et qui est super importante pour moi, parce que j’ai passé tellement d’heures à galérer dans les transports. En fait, j’avais déjà ma comédie en prenant les deux termes du titre.
Après je me suis beaucoup inspiré des (més)aventures que j’ai traversées au moment où je cherchais l’inspiration, et notamment l’intérim, le permis, et la rupture amoureuse. Et paf ! Ça fait des Chocapics !
Et en même temps, cet objet te permet de faire le lien entre les différentes générations.
Exactement, et je trouve ça hyper intéressant. Ça me permet de montrer les changements générationnels, tout en mettant en avant la capacité à communiquer. Par exemple, l’amitié que j’ai avec Emmanuelle Bercot me touche beaucoup ! On part de loin, mais déjà un garçon ami avec une fille, ça n’arrive pas tout le temps… et à des âges si différents.
Je voulais montrer que l’on a quand-même un peu changé sur les enjeux de sexualité. Alors, c’est vrai, je suis dans une niche un peu woke… mais j’espère que mon film pourra participer au fait que les mecs se sentent moins obligés de pécho. Car c’est une injonction qui est stressante, et qui crée surtout du malheur et de la violence.
Et cet objet me permet aussi de montrer deux types de masculinités : celle du père qui est grand, qui a la classe, et moi à côté, tout frêle et maladroit.

L’expression en elle-même est un peu passée de mode…
J’aime bien ce qui est désuet, ce qui est ringard. Je trouve que notre langue est riche, et il y a tant d’expressions qui passent à la trappe ! On devrait les utiliser plutôt que la novlangue du gouvernement qui nous retourne le cerveau. Il y a tellement de beauté et de poésie à mobiliser !
Et en même temps, attention, car le terme de baise-en-ville charrie un rapport de consommation et de prédation.
Oui, et on voit bien que ce n’est pas du tout ce que Sprite veut.
C’est ça. Au final, le titre est un peu contre-programmatique.
Tu parlais de novlangue : certaines scènes de ton film proposent une satire de la macronie. C’est important pour toi que ton film se positionne politiquement, même de biais, par l’ironie ?
C’est crucial pour moi. Je n’aime pas les comédies qui sont déconnectées de tout propos social. Elles sont vaines et inutiles. Dans le contexte actuel, si je fais des films sans prendre aucun parti, je suis une merde.
Après, je suis mal à l’aise avec le premier degré, avec tout ce qui est frontal. Et je trouve que le biais, comme tu dis, est d’autant plus efficace que les pensums ou les tracts politiques. Les gens sont tellement polarisés sur leurs opinions que si tu les abordes trop frontalement, ils vont se refermer. J’ai l’impression que c’est presque plus vicieux de les aborder avec une forme de légèreté.
Encore faut-il que les gens saisissent le second degré.
C’est ça, mais je pense que ça infuse en eux, qu’ils le veuillent ou non. C’est mon espoir en tout cas !
Lors des rencontres avec le public, tu vois si le public perçoit cette ironie ?
Ça dépend. Certains m’ont demandé pourquoi je montrais une fête de macronistes… je ne comprends même pas qu’on me pose la question ! Je pense que les gens de droite peuvent quand même capter les enjeux… Et en même temps, dans le film, il y a une certaine morale : « Si tu te bouges et que tu vas bosser », ça ira mieux. Moi, je ne suis pas du tout comme ça. C’est vrai que quand j’étais déprimé, me bouger les fesses et aller bosser, ça m’a fait du bien. Mais en même temps, je n’avais pas que ça. Typiquement, le taff que j’ai trouvé en intérim, si je l’avais fait un an ou deux, je serais devenu fou.
Parce que tu savais que ce n’était pas une fin en soi, mais une façon de te remettre en selle, temporaire…
C’est ça. C’est un taff abrutissant. T’es là en costard à dire où sont les toilettes toute la journée. Ce n’est pas humain.
Et ensuite, tout le modèle social et économique est construit autour du travail.
Oui, et quand tu vois que les intelligences artificielles écrivent des films, il ne nous reste plus que les taffs abrutissants.
Il y a peu d’espoir alors ?
Peu d’espoir, c’est vrai. Mais j’essaye quand même que mon film soit plein d’espoir… Mais est-ce qu’il l’est, en fait ? Je ne suis pas sûr.
Il l’est dans les gestes d’entraide qui existent entre les différents personnages, je trouve.
Oui. C’est ça. C’est la bienveillance et la solidarité qui nous sauveront. Parce que bon… À la fin du film, le mec nettoie quand-même la merde des riches, tout en espérant avoir son permis pour rentrer dans le rang de la société capitaliste.
Tu nous as dit que tu avais eu pas mal d’argent pour faire ton film. Est-ce que cela veut dire que produire et sortir un tel film est plus facile aujourd’hui ?
Bizarrement, produire, ce n’était pas difficile, car Grand Paris a fait parler de lui. À sortir, en revanche, ça va être plus dur. Comédie et auteur… on a un peu le cul entre deux chaises. C’est un peu populaire, et un peu auteur en même temps. Moi j’adore ! Mais j’ai peur pour la sortie. Je pense que ça va être chaud. Et en même temps, si on ne le tente pas, ça ne bougera jamais.
Donc je vais persévérer, jusqu’à ce qu’on ne me laisse plus faire de films. Et si je n’ai plus d’argent, je referai un film à 100 000 balles, je m’en fous ! Je ne rentrerai jamais dans ce système, cet entre-soi bourgeois du cinéma.
Qu’est-ce qui te retiendra de rentrer dans ce système ?
Rien que de jouer, ça fait un garde-fou car je ne suis pas connu. Puis mes valeurs et ma façon de bosser. Je vais continuer à faire des films de banlieusards et des histoires un peu cheloues.
Baise-en-ville, un film de Martin Jauvat. Sortie prévue le 28 janvier 2026.








