Alors que le Tate Britain expose la plus grande retrospective dédiée à l’œuvre de Lee Miller, Maze s’est rendu dans le Sussex pour rencontrer le fils de la photographe, Antony Penrose, dans la maison qui abrite aujourd’hui ses archives.
« Si vous voulez bien enlever vos chaussures… », demande l’homme, cheveux grisonnants et regard malicieux, avant d’extraire deux paires de charentaises d’un placard. Dans cette maison du Sussex, au sud de l’Angleterre, on se croirait en balade automnale à la campagne. Pourtant cette maison est celle où vécu la photographe Lee Miller pendant la dernière partie de sa vie. Elle y reçut plusieurs grands artistes de son temps comme Pablo Picasso, Man Ray ou Max Ernst, y inventa des recettes de cuisine extravagantes, et l’homme qui en parle aujourd’hui est son fils, Antony Penrose.
Née en 1907 aux États-Unis, Lee Miller fut d’abord mannequin, rapidement photographe, proche du cercle des surréalistes à Paris puis photo-reporter pour Vogue pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle décède en 1977 laissant derrière elle certains des clichés les plus célèbres du XXe siècle. Son fils, qu’elle a eu avec le peintre Roland Penrose, a dédié sa vie à son oeuvre, dont il administre aujourd’hui les archives. Il est également l’auteur de sa biographie, Les vies de Lee Miller (1985). Les murs de Farley Farm House sont peuplés de souvenirs de cette artiste, les yeux d’Antony aussi.

« Je ne montre vraiment pas ça à tout le monde », lance Penrose alors qu’il nous guide vers le grenier de la maison. Une petite pièce mansardée, encombrée, banale à première vue, qui a pourtant été le théâtre d’un tournant décisif dans la vie de cet homme. Alors qu’il avait la vingtaine, quelques années après la mort de Miller, avec qui il entretint des relations tourmentées et distantes, il découvre, avec sa femme Suzanna, quelques 60 000 négatifs. Soit presque toute l’oeuvre de sa mère, préservée grâce à une bonne isolation. « Je savais qu’elle était photographe, bien sûr. Mais j’ignorais qu’elle avait été reporter de guerre, et qu’elle avait eu une carrière aussi ample. Jusqu’alors, je la percevais comme une ivrogne incapable. Elle ne parlait jamais de sa photographie et si vous lui aviez posé une question à ce sujet, elle aurait évité le sujet. Après cette découverte, je ne l’ai plus jamais vue de la même façon et j’ai voulu découvrir tout ce que je pouvais à son sujet. »
Mannequin, photographe, artiste, journaliste, visionnaire… Le fils apprend que la mère s’est désolidarisée d’un passé exaltant. Comment l’expliquer ? Par les traumatisme de la guerre et des camps de la mort, que Lee Miller a photographié ? Par l’épuisement, après des années de vadrouille, entre l’Europe, les États-Unis et l’Égypte ? À moins qu’il ne s’agisse de s’éloigner d’une vie sociale intense ? Lee Miller, pour tous ceux qui l’ont connue et fréquentée, est un mystère. Difficile de savoir véritablement ce qu’il y a sous la surface argentique.

Si les charentaises sont de rigueur, c’est pour pénétrer dans une dépendance où sont conservés tous les négatifs et tirages de la collection, ainsi que certains vêtements d’origine. Aujourd’hui, une équipe de 14 personnes travaille à l’entretien et à la diffusion de cette oeuvre colossale. Au début, ils n’étaient que deux. « Moi, j’étais fermier, et feu mon épouse Suzanna était prof de ballet. Nous sommes devenus archivistes pratiquement du jour au lendemain. » Trois difficultés s’impose à eux, dans la construction de ces archives : le temps, l’argent et les compétences. « Mais surtout l’argent. Nous avons eu beaucoup de difficultés. En 2003, nous avons eu une exposition au musée J.P. Getty de Los Angeles, ils nous ont acheté quatre originaux. À partir de là, nous avons pu nous financer plus durablement. » Barcelone, Helsinki, Chicago… des caisses de livraison bleues témoignent du rayonnement désormais international des clichés de Lee Miller.
En 2024, Kate Winslet joue son rôle dans un biopic réalisé par Ellen Kuras. Antony, qui a suivi la production du film, se réjouit de son impact sur la postérité de la photographe. « On a doublé le nombre de visiteurs en un an. » Il prévoit de faire de ce musée et des archives une fondation, dans l’espoir d’assurer leur longévité pour les générations à venir. « Nous avons une organisation très efficace mais informelle, que nous devons rendre intelligible pour d’éventuelles futures personnes qui viendraient travailler ici. L’oeuvre de Lee résonne chez bien plus de personnes que je n’aurais pu le croire en commençant. Et j’ai envie que ça continue. »

En voyant la façade extérieure de Farley Farm House, impossible d’imaginer les excentricités de l’intérieur. Dans la cuisine, ornée de photographies et de dessins encadrés, un visage coloré peint au dessus du four attire l’œil. Il s’agit d’une oeuvre offerte par Picasso au couple Miller-Penrose, qu’ils ont décidé de cimenter dans le mur, plutôt que de la protéger sous glace. Avec les années, les différentes vapeurs de cuisson en ont modifié la couleur. « Mes parents n’étaient pas très précieux, s’ils aimaient une oeuvre d’art, ils voulaient qu’elle fasse partie de leur vie de tous les jours. Et qu’elle continue de vivre » précise Antony Penrose.
La cuisine n’était toutefois pas un lieu d’exposition, du vivant de Lee Miller. C’était un espace de création. Après avoir arrêté la photographie au début des années 1950, elle s’est découvert une passion pour l’art culinaire. « Une de ses créations phares était les spaghettis bleus. C’était assez difficile à réaliser car le colorant se dissout dans l’eau bouillante. » Ami Bouhassane, la petite fille de Lee Miller, écrira un livre de recettes inspiré des meilleures trouvailles de sa grand-mère en 2017.« Après la guerre et le rationnement, la nourriture était devenue très importante, et les moments sociaux qu’elle implique aussi. Si vous étiez invités ici un vendredi soir, on vous asseyait à cette table, et vous receviez un verre de whisky et un couteau pour commencer à peler les légumes. Tous les week-ends, il y avait du monde et de l’excitation, c’était joyeux. » L’art semble avoir conservé une place centrale tout au long de la vie de Lee Miller. « D’une certaine façon, Lee n’était pas une photographe. Mais une artiste au sens large, qui a principalement utilisé l’appareil photo comme outil. »

Dans la bibliothèque, où étaient entreposés les quelques 2 000 livres de cuisine que Lee Miller a accumulé, Antony Penrose montre une boîte en bois : « Voilà son coffre à jouet. » À l’intérieur, des poupées et une mèche de cheveux blonds. « Lorsque j’écrivais sa biographie, il m’a semblé qu’un détail me manquait. Je ne comprenais pas pourquoi elle n’était jamais à l’aise dans les relations affectives, il y a toujours eu comme une barrière entre elle et les personnes qu’elle aimait. » Erik, le petit frère de Lee Miller, lui apprend alors qu’elle a été victime de viol à l’âge de sept ans, par un ami de ses parents. « Elle a très peu parlé de son vivant. J’ai l’impression que ça a été un traumatisme qui a structuré sa vie, et la rendue à la fois distante et farouchement protectrice des personnes vulnérables. » Par la suite, la jeune Lee Miller voit deux de ses petits amis mourir sous ses yeux. « Peut-être trois, nous ne sommes pas sûrs. Je pense que ces expériences ont participé à construire son rapport prudent à l’amour. Avec moi enfant, c’est comme si elle avait eu peur de voir quelque chose de mal m’arriver si jamais elle m’avait trop aimé. »
« Ici, c’est le cabinet de curiosités. » Dans un couloir aux murs bleus, une armoire vitrée abrite entre autres un rat mort, des coquilles d’escargots, un dessin de la peintre américaine Dorothea Tanning et un énigmatique poisson modifié. C’est Antony qui a ramené ce dernier du Mexique. « Après l’avoir acheté, j’ai découvert que c’était un maléfice ! J’ai du aller voir un chaman qui a neutralisé le mauvais sort avec une boîte de carton Kodak sur laquelle il a écrit une suite de chiffres. Vous voyez que les chiffres s’effacent, si le maléfice se réactive, je pourrais peut-être faire disparaître Donald Trump », plaisante Penrose. Cette petite exposition bigarrée dit beaucoup de la personnalité du couple Miller-Penrose. « Le principe d’éclectisme et de non-hiérarchie était central dans la vie de mes parents. C’était une forme de résistance, surtout pendant la guerre. »

Miller est aujourd’hui connue pour ses photographies et reportages pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment son autoportrait dans la baignoire d’Hitler mais aussi les clichés dans les camps de Dachau et de Buchenwald. On en retrouve des traces dans le living-room, avec notamment la présence de son appareil Rolleiflex, et d’une paire de coups-de-poings américains. « Celui en or était pour la journée, celui en argent, pour les soirées. » « Celui en argent était pour la journée, celui en or, pour les soirées. » ON estime que c’est la violence de la guerre et des camps qui l’ont conduite à cesser la photographie professionnelle quelques années plus tard. « En réalité, on ne saura jamais véritablement ce qui lui passait par la tête. Et puis, elle a continué de faire des photographies ici, à Farley Farm House. » Et si elle pouvait photographier, aujourd’hui ? « Elle aurait été arrêtée au moins cinq fois. Il y a un parallèle entre la manière dont la dictature réprimait les voix contestataires à son époque, et ce qu’il se passe aujourd’hui en Palestine. Je pense que Lee serait allée là-bas, et qu’elle serait furieuse. »
Voilà maintenant plus de 40 ans que l’oeuvre de Lee Miller est au centre de la vie de son fils. Le jeune homme qu’il était aurait surement eu du mal à y croire. « C’est triste qu’on ait perdu tellement de temps à se disputer. J’arrive aujourd’hui à faire le lien entre la Lee que j’ai connue et celle que j’ai découvert à travers mes recherches. Ça m’a pris 48 ans. » Alors qu’il nous montre l’ancien potager de Lee Miller, Antony Penrose sort de sa poche un sécateur et coupe deux grappes de raisin d’une vigne pour nous les offrir. Sans doute que le mystère de Lee Miller ne sera jamais absolument épuisé, pour le mieux. Mais grâce au travail de son fils, son oeuvre se déploie aux yeux du monde dans toute sa complexité. Dans le même temps, après sa mort, « Lee » aura par ses photographies continué de protéger Antony, inconsciemment. Ou pas.
La retrospective de Lee Miller sera à découvrir au Musée d’Art Moderne de Paris en avril 2026. Exposée en ce moment au Tate Britain, à Londres.








