Avec La Sorcière de Londres, Nina Six entremêle la vie et l’œuvre de l’autrice britannique Stella Benson (1892-1933). Une bande dessinée malicieuse qui met à l’honneur une autrice tombée dans l’oubli après sa mort.
L’histoire littéraire a parfois effacé à grands coups de balai les noms de femmes artistes. Parmi les autrices tombées dans l’oubli, on trouve Stella Benson. Née à la fin de l’ère victorienne, Benson se retrouve propulsée dans la vie en solitaire, sans chaperon, comme tant d’autres avec la Première Guerre mondiale. Elle s’engage pour le droit de vote des femmes, aide les femmes pauvres de Londres via la Charity Organization Society, expérience qu’elle raconte avec humour dans La Vie seule. Globe-trotteuse, elle voyage aux États-Unis, en Chine et au Vietnam où elle décède des suites d’une pneumonie. Avec sa disparition, Virginia Woolf, qui était l’une de ses amies, dira que « quand un écrivain comme Stella Benson meurt, la réponse est diminuée […] c’est la vie amoindrie ». Dans La Sorcière de Londres, Nina Six, redonne vie à cette autrice. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans les livres de Stella Benson lorsque vous avez fait sa découverte ?
Initialement, j’ai découvert l’œuvre de Stella Benson en lisant une traduction en français de son texte Living Alone [traduit par La Vie seule ndrl] en 2021. J’ai immédiatement été frappée par les sujets abordés, sa sensibilité et son style d’écriture. J’ai aussi été conquise par son humour sarcastique et le regard féministe qu’elle portait sur son époque. Tout de suite l’envie m’est venue de voir ce texte en images et donc, d’en faire une bande dessinée. C’est à ce moment que mon travail autour de l’œuvre de Benson a débuté.
Il me semble que vous avez effectué des recherches dans les archives de différents fonds documentaires, notamment en Angleterre pour cette BD.
Oui. Accéder à des centres d’archives, souvent situés dans des bibliothèques et des universités au Royaume-Uni, m’a plongée dans la culture anglaise et écossaise. Ainsi, j’étais immergée au cœur de la culture de Benson, littéralement dans ses racines, ce qui m’a donné l’occasion d’observer et de m’imprégner des lieux où elle a vécu. Aux États Unis, où j’ai également pu voir certaines de ses archives, j’ai voyagé sur ses traces, comme j’ai pu le faire, par la suite, en Angleterre. Les deux piliers de ma recherche ont donc été les archives de New York (où j’ai vu ses matériaux en premier en 2023) puis le Royaume-Uni où j’ai fait plusieurs allers-retours en train depuis Bruxelles où je vis. Londres et Cambridge, en particulier, ont construit mon rapport à la recherche, car ce sont les deux endroits où je suis le plus retournée dans le cadre de ce travail.
Quelle est la chose la plus intéressante que vous ayez apprise après toutes ces années de recherches sur cette autrice ?
Grâce à ces recherches qui se sont étalées sur plusieurs années, j’ai découvert le monde des archives et toute la richesse culturelle qui en découle. J’ai la chance d’avoir eu accès à des documents très personnels de Stella Benson dont ses lettres, ses carnets de dessin et ses journaux intimes. De manière plus générale, ce rapport aux archives a fait évoluer mon approche de la narration et la façon dont je construis mes récits. Cela s’est parfaitement illustré avec ma bande dessinée La Sorcière de Londres, dont la narration a directement été nourrie par ces documents historiques.
C’est intéressant de poursuivre le parallèle de la vie et de l’œuvre de Stella Benson en mettant les deux quasiment sur le même plan. Dès le départ vous saviez que vous ne vouliez pas choisir entre sa vie et ses livres ou cela s’est imposé ensuite ?
Je dirais que cette narration parallèle s’est imposée à moi puisque l’œuvre de Benson est intimement autobiographique. C’est d’ailleurs un de nos points communs en tant qu’autrices, nous avons toutes deux une pratique de l’autofiction. En faisant des recherches sur Benson, en lisant des lettres et journaux intimes, je me suis rendu compte de nombreuses similitudes entre sa vie personnelle et sa pratique de l’écriture. Ainsi, dans ses trois premiers romans, on retrouve des thématiques auxquelles elle faisait face en écrivant. Elle parle notamment beaucoup de ses problèmes de santé, de son implication dans le mouvement des suffragettes, de son travail en ruralité ou encore, de son chien, David, fidèle compagnon de sa vie privée et narrative. Construire le récit de ma bande dessinée en dualité entre vie réelle et fiction m’est donc apparu comme une évidence.

Vous vous amusez de quelques anachronismes sous forme de clins d’œil dans la bande dessinée comme par exemple quand Stella Benson s’exclame : « I’m an English girl in New York ». Est-ce que toute réécriture est anachronique ?
Il y a plusieurs anachronismes voulus tels que cette phrase. C’est une de mes façons de rendre hommage à Stella Benson en apportant à mon tour une touche d’humour et d’invraisemblable dans le récit comme elle savait si bien le faire. Dans La Sorcière de Londres, il y a effectivement toute une réécriture de son roman Living Alone, afin de rendre la narration digeste en bande dessinée. Car les écrits de Benson sont souvent vifs, déconstruits et riches en digressions, que personnellement j’apprécie beaucoup, mais qui s’imbriquent difficilement dans une structure narrative de bande dessinée.
Est-ce que lorsqu’on écrit une biographie on a plus peur de trahir la vie de la personne qui a existé ou au contraire on s’amuse à inventer des détails, des mimiques ?
À force de connaître Benson en lisant ses écrits personnels, j’ai compris sa manière de penser et d’être au monde, ce qui m’a permis de développer un récit ancré dans l’héritage de sa mémoire, sans la glorifier ou la trahir. Je pense avoir été juste, par rapport à ce que je sais d’elle et surtout, je n’ai pas tout raconté. J’ai dû faire le tri dans les sujets à aborder.
Ces dernières années il y a un florilèges de biographies, de romans ou de bandes dessinées qui s’attachent à sortir de l’oubli des artistes femmes. En quoi est-ce un geste féministe pour vous ?
Beaucoup de femmes artistes ont été oubliées, faute de passassions et d’entretien de leurs œuvres. Présenter une autrice de l’époque à notre public contemporain est indéniablement féministe puisqu’il participe à rendre visibles ces femmes qui ont été mises de côté par une histoire de l’art construite par et pour certains hommes.
J’ai l’impression que pour Stella Benson, la sorcière est une métaphore de la femme libre, qui vit seule en autonomie. Qu’est-ce qu’elle représente pour vous cette figure de la sorcière ?
Oui, c’est pour ça que le titre « La Sorcière de Londres » est au singulier alors qu’il y en a deux dans l’histoire, Watkins et Benson (même s’il n’y en a qu’une qui a un balai). Je n’ai rien modifié de l’idéologie des écrits de Benson. La part de féminisme était déjà là et je n’ai fait que le remettre au goût du jour, même si son roman était vraiment très avant-gardiste pour l’époque. Stella Benson est l’une des premières femme à avoir écrit de la fantaisie, quelques années avant Tolkien. Avec son roman Living Alone paru en 1919, elle pause les bases de ce que sera un héritage de la littérature anglaise du XXe siècle. C’est un pionnière du féminisme et de la fantaisie !

Quelle a été la partie la plus stimulante dans la création de cette bande dessinée ?
La partie que j’ai le plus aimé et qui me procure généralement le plus de plaisir lorsque que je crée un livre est la mise en couleur. Bien sûr, j’aime aussi la partie scénario et la mise en place graphique de l’histoire qui passe par le storyboard et l’encrage. Mais la couleur est une des dernières étapes qui clôture toute la production de la bande dessinée. C’est très satisfaisant.
Justement, pour ce qui est de la colorisation douce et lumineuse, votre BD me rappelle le travail de Camille Jourdy, notamment Les Vermeilles. La citeriez-vous parmi vos références ? Quel·les autres artistes vous inspirent ?
Camille Jourdy était une grande référence pour ma première bande dessinée Les Pissenlits ! Alors je pense qu’elle a inévitablement influencé les colorisations de mes autres romans graphiques. Pour ce qui est de parler d’autres artistes en dehors de Stella Benson j’en ai beaucoup ! J’aime la peintre Georgia O’Keeffe, les films de Wes Anderson, le compositeur Alexandre Desplat, les narrations de Tim Burton, l’écriture d’Edouard Louis, les planches de Clara Lodewick et de Mathilde Van Gheluwe. Il y en a plein d’autres qui ne me viennent jamais en tête lorsque que je dois les citer !
Quelle a été votre technique de dessin et de colorisation pour cette bande dessinée ?
L’encrage est fait à la plume et à l’encre noire. La colorisation est à l’aquarelle sur une planche à part. Enfin les retouches et le storyboard sont faits sur tablette avec le logiciel Procreate.
Avez-vous eu un coup de foudre artistique récent que vous souhaiteriez partager avec les lecteur.ices ?
Deux films m’ont beaucoup marqué récemment : The Brutalist et Anora. Sinon, j’aime beaucoup le travail de ma collègue de bureau Mélanie Utzmann-North, on s’inspire mutuellement ! Elle travaille sur sa première bande dessinée qui sortira bientôt chez En 3000. Nous avons une pratique de la narration et du dessin très différente. C’est enrichissant !
La sorcière de Londres de Nina Six, éditions Sarbacane, 192 p., 26€








