Pendant les Rencontres de la photographie d’Arles, nous avons discuté avec des Arlésien·nes qui habitent la ville à l’année. Un moyen d’avoir leur regard sur le festival et la manière dont celui-ci transforme la ville.
Par Enzo Hanart et Lorcàn Antoni-McWhirter.
Des amateurs, des professionnels, des journalistes (de Maze ou de publications moins inénarrables) : Arles, chaque été, est investie d’une faune exogène et passagère. Mais qu’en pensent les autochtones, qui, depuis 1970, ont vu les Rencontres de la Photographie (d’Arles) enfler pour devenir progressivement le plus important festival du genre ?
Zoom sur les crottes de chien
Éveline et Alain, couple de retraités de 75 et 76 ans, habitent à Arles depuis quinze ans. « Les rencontres de la photo, c’est une très bonne chose pour la ville », explique Alain, natif de l’étape. « Maintenant c’est connu à l’international donc c’est une manne économique importante. En plus, ça permet de rénover les bâtiments où ont lieu les expositions. » Pour Evelyne, « c’est l’occasion de rencontrer des gens. Il y en a qui sont sympas, d’autres moins parce qu’ils se la pètent… de la même manière qu’il y a de belles photos et d’autres qui sont merdiques. »
Les photos, d’ailleurs, ils comptent aller en voir, quelques-unes, sur les recommandations d’un ami. « Je ne suis pas hermétique à cet art, mais ce n’est pas pour moi une grande passion », poursuit Alain. Ce qui l’amuse d’avantage, c’est la silhouette — reconnaissable — des festivaliers : « Ils se voient à cent lieues à la ronde : ils ont le panama, l’appareil photo en bandoulière, le petit badge… ». Et Evelyne d’ajouter, circonspecte : « J’en ai vu parfois s’arrêter, dégainer leur appareil et zoomer sur une crotte de chien ».

« Ça s’est énormément gentrifié »
« Quand je suis arrivé à Arles, c’était vraiment une petite ville de province et de Provence » se souvient Benoît Martinez, qui s’est installé en 1997. « À l’origine, la région était une zone extrêmement populaire, avec beaucoup d’ouvriers. Les jours d’été, rien n’était ouvert jusqu’à 3h de l’après-midi. Les rencontres étaient réservées aux professionnels et se passaient dans le cœur du centre ancien, c’était très localisé. »
En 25 ans, ce responsable informatique à l’école nationale supérieure de la photographie (ENSP) a vu la ville se transformer. « Aujourd’hui, c’est complètement diffus, et il y a plein de lieux et d’événements différents, ce qui est sympathique. Mais dans le même temps, ça s’est énormément gentrifié. Autrefois, les marques partenaires étaient Fuji ou Olympus. Maintenant le luxe s’y intéresse, et on retrouve des Vuitton, Dior ou Kering. »
Au niveau personnel, Benoît a des sentiments mitigés sur l’arrivée massive des festivaliers pendant l’été. « J’ai peut-être pris le chauvinisme provençal, mais on a l’impression parfois d’une invasion parisienne. Ça a culminé avec les “Napoléons“, des membres d’un think tank de communicants qui débarquaient ici en car comme on irait à Euro Disney. Nous, les arlésiens, on se sent des acteurs, faisant partie du folklore, comme Mickey Mouse. »

Les savants fous de la photographie
« Le festival, c’est un peu notre maman », explique Yannick Vernet, coordinateur des activités numériques de l’ENSP, « l’école est issue des rencontres. Aujourd’hui, on est la seule école de photographie publique, en France ». L’établissement propose un seul master de photographie qu’intègrent 25 étudiants chaque année, sur concours.
Des apprentis photographes que Yannick a souhaité mélanger avec le grand public en créant le Fablab : « c’est un endroit d’expérimentation autour des images où les étudiants sont amenés à travailler avec des amateurs extérieurs. Donc ça va de 12 ans à 65 ans, des gens qui ont fait beaucoup d’études et d’autres qui n’en ont jamais fait qui travaillent sur des projets ensemble. » De quoi faire vivre la photographie toute l’année. « On a du mal à relancer l’initiative depuis le Covid, les gens n’arrivent plus à se projeter. »
Le coordinateur infatigable est aussi à l’origine du laboratoire la Cellule, ou des étudiants expérimentent le mélange entre photographie et éléments du vivants, comme des tirages au kombucha ou la création d’un lombricomposte photographique.
Pas « prout-prout »
Pour Mathéo Nelly, 25 ans, serveur au bar du Pitchounet tenu par son père, à deux rues des arènes, les Rencontres demeurent une manifestation populaire : « Les tickets sont gratuits pour les Arlésiens, ça permet de ne pas être exclu de l’événement. » Et les touristes ne le dérangent pas. « La majorité acceptent qu’on soit un bar avant tout pour les locaux, et ils jouent le jeu, ils rigolent et son pas prout-prout, c’est très convivial. Bon, ça peut quand même arriver que certains parisiens nous demandent des matcha. »

Selon le jeune homme, le contraste entre la période des Rencontres et le reste de l’année tend à s’amenuiser : « Il y a 5, 10 ans peut-être, j’aurais pu dire que la ville était morte l’hiver. Mais la municipalité fait beaucoup d’efforts pour faire vivre Arles à l’année. Et puis, le reste du temps on a les férias, les cocardes d’or, le trophée des As, tous ces événements plus traditionnels de la Camargue qui créent de l’animation. »
Un art très populaire
« Moi ça fait un an que j’habite à Arles » raconte Walid Lazrak, artiste photographe, « et ça me fait plaisir de participer. Je suis diplômé des Beaux-Arts de Tétouan au Maroc, où on parlait tout le temps des Rencontres et on achetait le catalogue tous les ans… Mais là-bas, il n’y a pas d’infrastructures comme celle-là. Les initiatives sont individuelles et viennent d’acteurs culturels isolés et de petites institutions […] Ici, il y a toute une ville qui s’habille en photographie, et c’est assez étonnant de voir l’art devenir un objet pop, très populaire. »
L’artiste observe le public des expositions : « pour beaucoup, ce ne sont pas des professionnels, mais des amateurs d’art, des gens qui viennent pour leur loisir. Ils ont l’occasion de découvrir les œuvres de photographes du monde entier. Je pense que c’est assez unique. »








