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FESTIVAL D’AVIGNON – « Israël et Mohamed », tout sur leurs pères

Israël et Mohamed
© Christophe Raynaud de Lage

L’homme de théâtre et le danseur de flamenco rendent un hommage nuancé à leurs pères maltraitants. Un beau spectacle, mais qui a des airs de déjà vu, sur le fond comme sur la forme.

On s’est habitués, ces dernières années, à l’omniprésence de Mohamed El Khatib. En quinze ans, le dramaturge français est parvenu à imposer sa patte sur les scènes les plus prestigieuses — celle d’un théâtre sensible et dépouillé, toujours à la lisière du documentaire. Il y eut la très tendre Vie secrète des vieux, dans laquelle des retraités se confiaient sur leur vie sexuelle ; Boule à neige, un face-à-face facétieux avec l’historien Patrick Boucheron ; un très beau documentaire sur le retour au bled, 504 ; puis une expo, Le Grand Palais de ma mère. C’est dans ce contexte un brin chargé que l’homme de théâtre et le danseur de flamenco Israël Galvan, ont présenté au Cloître des Carmes un nouveau spectacle, Israël et Mohamed.

Si le spectacle porte le nom des fils, il est consacré aux pères. Israël et Mohamed envahissent l’immense scène des Carmes au pas de course, short de foot pour l’un et djellaba pour l’autre. Chaussures de flamenco pour les deux. Dans ce spectacle, promettent-ils, ils vont pardonner leurs paternels. Sur deux écrans disposés en fond de scène, des captations desdits pères. Le premier, celui de Mohamed, s’y moque de la passion de son fils pour le théâtre (« Il a fait de grandes études, il aurait pu faire de la politique. Mais non, lui, il a préféré faire du théâtre ! », raille-t-il). Le second, celui d’Israël, se vante d’avoir contraint, envers et contre tout, son gamin à devenir danseur. Aussi sûrement qu’il crevait ses ballons de foot, il refusait catégoriquement qu’Israël danse avec des hommes. Trop homo.

L’un danse, l’autre parle

D’un bout à l’autre de la scène, les deux hommes dressent alors deux autels, un pour chaque père. Sur le premier, des cadeaux. Comme ce tapis de prière en soie offert par son père à Mohamed El Khatib, qui, c’est ironique, n’est pas croyant. De l’autre, les reliques et les médailles. Comme les dizaines, toutes en or, remportées dans l’enfance par Israël, devenu presque malgré lui brillant danseur. Si l’un danse tandis que l’autre parle — Galvan est bègue et hispanique —, les deux récits qui s’enchâssent sont sensiblement similaires. Deux figures mi-pères mi-ogres. Les deux ont ruiné les enfances de leurs fils, en même temps qu’ils les ont aidés, voire contraints, à se bâtir un futur prestigieux. D’ailleurs, les pères auraient-ils été pardonnés, si les deux enfants n’étaient pas devenus brillants, chacun dans son domaine ?

Si Mohamed El Khatib est passé maître dans l’art du témoignage touchant, le dispositif d’Israël et Mohamed — que l’on commence à bien connaître, et dont on se lasse même un peu, à force de le voir déployé sur scène — neutralise, paradoxalement, toute forme d’émotion. À force d’écrans, de solos de danse de Galvan, de grigris et de textes lus, les deux intéressés s’empêchent de dire simplement leur vérité — leur douleur, et donc leur émotion. Il faut dire que dans le spectacle, ils s’adressent surtout à leurs pères. Cette fragmentation est d’autant plus dommage que sur le fond, le propos n’est pas révolutionnaire. Les récits sur les masculinités toxiques — romans, spectacles, films — sont devenus légions ces dernières années. Malgré le charme indéniable des deux interprètes, cette proposition-là ne renouvelle vraiment pas le genre.

Israël et Mohamed, un spectacle de Mohamed El Khatib et Israël Galvan. Du 11 au 23 juillet au festival d’Avignon. En tournée du 10 au 20 décembre au Théâtre de la Ville, à Paris.

Journaliste

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