UN CERTAIN REGARD – Pour son premier film en sélection à Cannes, Halfdan Ullmann Tøndel, petit-fils d’Ingmar Bergman et de Liv Ullmann, propose un huis clos sous haute tension, sur les bancs d’une école. Un premier long-métrage exceptionnel qui l’identifie déjà comme un artiste à suivre, bien au-delà de l’héritage familial.
À la suite d’une dispute entre deux élèves, les parents sont convoqués à l’école. Ce qui semble être une simple querelle entre écoliers va dévoiler des dessous bien plus sombres. Les versions divergent, chaque parent refusant de croire son enfant coupable. Comme un miroir, l’incident déclenche chez les adultes une crise de foi… jusqu’à atteindre le point de non-retour ?
Alerte, danger
Dès les premiers instants, une tension inexplicable pèse sur La Convocation. Elisabeth fonce sur les routes de montagne, le visage tendu, inquiète de ce qui l’attendra une fois arrivée à l’école. Dans les couloirs de l’établissement, l’alarme incendie cassée retentit sans cesse, comme pour alerter sur le danger. Les pas d’Elisabeth rebondissent sur les murs, entêtants, alors que la jeune mère se dirige vers ce qui s’avèrera être son procès d’intention.

Cet aspect de la mise en scène d’Halfdan Ullmann Tøndel s’impose immédiatement au spectateur. Son travail du son (et des silences), pour créer cette atmosphère de tension, des derniers instants avant l’orage, donne l’impression d’un personnage à part entière, invisible à l’écran, mais inéluctable au cours du récit. Sa maîtrise impressionnante de l’espace transforme les couloirs d’une école primaire en une véritable cage aux lions. Un lieu hanté par des fantômes qui se révèleront, en même temps que les masques des adultes se fissurent.
À l’aide de plans très rapprochés, rappelant les codes du film noir, et d’une construction de l’image qui laisse régulièrement son sujet au coin du cadre, le réalisateur entretient ce sentiment de malaise permanent. L’angoisse, infrangible, s’installe. Les apparences sont trompeuses. Les personnages d’Halfdan Ullmann Tøndel ont des secrets, dissimulés sous des certitudes affichées.
Renate au sommet
Le cinéaste dit avoir pensé le film en partant d’Elisabeth, mère d’Armand et personnage principal. Interprétée par la brillante Renate Reinsve, prix d’interprétation à Cannes en 2021 pour Julie (en 12 chapitres), Elisabeth est une mère au bord de la crise. Veuve depuis peu, elle s’occupe désormais seule d’Armand. Elle mène en parallèle une carrière d’actrice bohème, aux antipodes des codes bien rangés des autres parents d’élèves.
Convaincue que son fils est accusé à tort, Elisabeth se retrouve prise au piège. Si la tension avec le couple assis à ses côtés est palpable, le réalisateur s’affaire à ne pas révéler trop vite les liens qui les unissent. Car les trois parents sont de la même famille. L’heure du règlement de compte, des vieilles rancœurs inavouables enfin révélées, a sonné.

Jeu d’apparences
Tour à tour hypnotisante, inquiétante, bouleversante, Elisabeth laisse transparaître les intentions du cinéaste, qui invite à se prendre au jeu. Que penser d’Élisabeth ? Mère brisée ou manipulatrice sulfureuse ? Halfdan Ullmann Tøndel interroge la rapidité avec laquelle l’on se précipite pour juger, enfermer le personnage dans une case ou dans l’autre. Renate Reinsve livre une performance époustouflante, avec notamment une scène de fou-rire glaçante, durant de longues, interminables, minutes. Un jeu tout en nuance, démontrant une fois de plus le talent exceptionnel de l’actrice norvégienne.
Tourné dans l’ordre chronologique, La Convocation a des airs de drame inévitable, menant sans détours à l’hystérie partagée, à l’écran comme dans la salle. Impossible de détourner le regard, par peur de voir tout à coup l’équilibre, déjà fragile, basculer. Comme les trois parents, pour qui la tension est insoutenable, le spectateur retient son souffle. La vérité, enfouie au plus profond, ne sera révélée qu’avec les premières gouttes d’eau qui tomberont enfin. Pour offrir au spectateur, comme aux personnages, le répit d’un orage menaçant se transformant enfin en une pluie de fin d’été salvatrice.
Comme La Salle des profs il y a quelques mois, La Convocation ébranle les certitudes en utilisant l’univers scolaire pour questionner la notion de subjectivité, et les zones d’ombres taries en chacun. Le premier d’Halfdan Ullmann Tøndel s’impose comme un coup de maître, le pari réussi d’une histoire presque banale, frôlant le film d’horreur, où les corps se mouvent dans une danse entêtante, crispante, sublime.








