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Rencontre avec Babak Jalali : « Être parmi les siens ne veut pas dire qu’on ne se sent pas seul »

© The cup of tea

Récompensé par le prix du jury au Festival du cinéma américain de Deauville, Fremont, le dernier film de Babak Jalali, est un voyage doux et poétique dans le quotidien d’une jeune immigrée afghane aux États-Unis.

Les Talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan et Washington a rapatrié aux États-Unis leurs agents sur place. De nombreux Afghans en profitent pour quitter le pays. Dans Fremont, Babak Jalali nous raconte le quotidien et les rêves d’une jeune immigrante, ancienne traductrice pour le compte de l’armée américaine. D’une subtilité et d’une légèreté rare, la banalité se retrouve sublimée par une mise en scène maîtrisée.

© JHR Films
Vous avez gagné le prix du jury au Festival du cinéma américain de Deauville pour Fremont. Quel a été l’impact du prix sur la distribution du film ?

La première mondiale de Fremont a eu lieu au Sundance Film Festival en Amérique, avant d’être présenté dans d’autres festivals internationaux. Les agents commerciaux sont Memento, une société française, et JHR, le distributeur français, a acheté le film avant Deauville. Donc quand je suis allé à Deauville, j’avais déjà un distributeur français. Mais la récompense est super, car je pense qu’elle a donné plus d’intérêt au public français pour voir le film à sa sortie.

C‘est donc la deuxième fois que l’un de vos films trouve un distributeur en France ?

Oui. BAC Films a diffusé mon film précédent, Land, en 2018.

Fremont parle d’une jeune femme qui immigre aux États-Unis après le retour des talibans. Le film est donc très actuel. Vous venez d’Iran, à quel point cette histoire est-elle personnelle ?

Je suis Iranien. J’ai vécu en Angleterre dès mes huit ans. Je suis arrivé enfant avec ma famille. J’ai toujours eu l’expérience d’être un immigrant ou un étranger dans un nouveau pays. La plupart de mes films traitent, sinon de l’immigration, du moins de personnes qui se trouvent en dehors de la société. Bien sûr, cela vient de mon expérience personnelle, mais aussi du simple fait de regarder le monde et comment les informations traitent les personnes immigrées ou étrangères, ce qui tend généralement vers la peur. Ils ont peur des étrangers.

Il y a un élément afghan dans la plupart de mes films, depuis mon court-métrage d’école jusqu’à mon deuxième long-métrage, Frontier Blues, et cela continue aujourd’hui avec Fremont. Cela vient de mon affection pour le peuple afghan. Nous, les Iraniens, et un certain pourcentage de la population afghane, partageons une langue et avons des similitudes culturelles et des liens historiques. Mais cela vient aussi de l’histoire moderne des peuples Afghans. Depuis quarante, cinquante ans, ils ont été confrontés à un flux constant d’étrangers arrivant, détruisant le pays et partant, que ce soient les Russes, les Américains ou les Britanniques. Cela a affecté leur société et créé une énorme population d’immigrants.

C’est un film sur l’isolement, les difficultés à communiquer les uns avec les autres, non seulement avec les membres de cette nouvelle société qu’elle rencontre, mais aussi avec les autres immigré·es. Ce sentiment est partout dans le film, mais d’où vous vient-il ?

Prenons l’exemple d’un étudiant français qui part étudier en Italie. Au début, il ressentira un sentiment d’isolement parce qu’il ne connaît personne. C’est la même chose pour les immigrants, mais en plus de cela, ils ressentent le traumatisme de ce départ. Dans ce cas-ci, un Afghan peut avoir vu beaucoup de choses horribles pendant la guerre. Et je pense que ce traumatisme créé cet isolement auto-infligé, cette envie d’être seul avec ses pensées. De manière générale, même sans traumatisme, l’immigration pour une jeune Afghane de vingt-deux ans en Amérique, c’est se retrouver dans un monde complètement différent, tout est nouveau, étrange, ce qui crée en soi ce sentiment d’isolement insulaire.

Et être entouré d’autres membres de la même communauté n’est pas toujours une chose naturelle. La communauté afghane, comme toute autre communauté, n’est pas uniforme. Il y a des gens avec des croyances différentes, des religions différentes, des langues différentes, des conservateurs comme des progressistes. Au sein de la diaspora afghane, il y a aussi beaucoup de différences. Beaucoup de gens considèrent les anciens traducteurs comme des traîtres parce qu’ils ont aidé l’armée américaine. Il y a un certain nombre d’Afghans qui pensent qu’une femme ne devrait pas travailler et des choses comme ça. Être parmi les siens ne veut pas dire qu’on ne se sent pas seul.

© JHR Films
On a l’impression que tous vos plans sont connectés, mais en même temps complètement indépendants. Est-ce pour augmenter la sensation d’isolement de vos personnages ?

Oui, tout à fait. Le rapport hauteur/largeur et l’effet « vignette » aide à créer ce détachement, ce sentiment d’isolement.

C’est une histoire dramatique, mais il y a aussi de la légèreté, de l’humour qui peut décontenancer le spectateur : il ne sait pas s’il peut rire.

C’est intéressant parce qu’à chaque fois que j’introduis le film avant une projection, je dis toujours que c’est normal de rire. Personne ne sera offensé. Le ton du film est un mélange d’humour mélancolique et absurde. Et la raison est toute simple : la vie est absurde. Il suffit de regarder les informations le voir.

Je pense que beaucoup de films qui traitent de l’expérience des immigrés ont tendance à se concentrer uniquement sur la misère, la tristesse, les choses horribles qui se produisent les unes après les autres. Mais la réalité, c’est que beaucoup de réfugié·es ou d’immigré·es veulent être considéré·es comme des êtres humains qui ont aussi des rêves, qui veulent tomber amoureux, qui veulent avoir un travail, qui veulent vivre et non rester constamment coincés dans le passé. Et je pense que c’est ce que j’essaie de montrer.

Donya n’est pas seulement comme une Afghane. C’est une jeune femme qui veut faire des choses, qui veut avoir des rêves, qui est ouverte aux possibilités. Forcément, cela présente beaucoup de situations humoristiques, car la vie n’est pas seulement une tragédie. Mais même les événements tristes, je pense que si vous les montrez avec humour, ils deviennent parfois plus pertinents.

Pourquoi avoir tourné le film en noir et blanc ?

Je ne sais pas. Il n’y a aucune raison intellectuelle ou symbolique. Lorsque Carolina Cavalli et moi étions en train d’écrire le scénario, nous l’imaginions comme un film en couleur. Même lorsque nous avons réalisé notre premier lookbook, il s’agissait d’images en couleur. Et, juste avant d’aller en Amérique pour commencer la pré-production, j’ai eu cette sensation que le film serait plus joli en noir et blanc.

L’autre raison pour ce choix vient de San Francisco. C’est une ville emblématique possédant des monuments et des éléments qui vous font immédiatement dire : « Oh, c’est San Francisco ». La ville de Fremont n’en a pas. Personne ne connaît Fremont, donc je ne voulais pas faire croire que lorsque Donya fait des allers-retours entre Fremont, où elle vit, et San Francisco, où elle travaille, elle se dise : «  Oui, je vais dans la grande ville, la vie, c’est génial ». Si quelqu’un vit en banlieue parisienne et travaille dans le 10ème arrondissement, il ne se dit pas : «  Oh ! Je suis dans le 10ème arrondissement, tout va bien ». En filmant les deux lieux en noir et blanc, vous n’avez pas les couleurs vibrantes de San Francisco. Ils deviennent, en quelque sorte, égaux.

Le rythme du film se remarque par sa lenteur, est ce pour émuler le rythme et la monotonie de la vie quotidienne ?

Oui, en quelque sorte. J’ai toujours aimé l’idée selon laquelle moins c’est plus, donc moins vous en dites, plus ce que vous dites signifie quelque chose. Moins vous en montrez, plus ce que vous montrez à du sens et un impact sur le spectateur. Ce rythme permet de montrer la vie comme elle est : les choses habituelles de la vie, avec certaines choses qui se produisent soudainement quand il faut. Je trouve ça plus intéressant que de montrer des dizaines de choses qui se passent en même temps dans chaque plan.

© JHR Films
Le film traite de la question du SSPT (Syndrome de Stress Post-Traumatique), avez-vous rencontré des personnes ayant été diagnostiqué ce trouble pour mieux le représenter ?

Oui, j’ai parlé à beaucoup de gens qui ont vécu l’expérience du SSPT et j’en connaissais moi-même personnellement. Ce qu’il faut comprendre, c’est que ce n’est pas une situation où vous pouvez immédiatement parler de choses. Vous n’allez pas vous asseoir devant un psychiatre et dire : « Ok, laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé  ». Vous ne savez pas l’exprimer. Le plus souvent, vous voulez une solution rapide, quelque chose qui vous calmerait, qui vous aiderait à dormir. C’est le cas de Donya. Elle veut juste des somnifères. Elle ne veut pas parler, elle n’est pas prête à s’ouvrir. Parce que lorsque vous souffrez du SSPT, vous avez l’impression que les autres ne comprendront pas ce que vous dites parce qu’ils n’ont pas vécu cette chose en particulier.

Ceux qui en souffrent se disent : « J’ai besoin de trouver quelqu’un qui s’intéresse à cela et qui sait de quoi je parle ». Mais parfois, lorsque vous parlez à des personnes qui ont vécu la même expérience, vous ne les connaissez peut-être pas très bien, vous ne voulez pas vous ouvrir à elles. Cela devient donc une situation très délicate où vous voulez une solution rapide, mais les personnes qui peuvent vous fournir cette solution rapide – médecins, psychiatres – ne veulent pas simplement vous donner des pilules et vous laisser rentrer chez vous, en faisant comme si tout allait bien. Ils veulent que vous en parliez.

Les deux supérieurs de Donya ont des personnalités très opposées, pour quelles raisons ?

La femme est très concentrée sur le travail. Elle ne trouve pas le besoin d’avoir des interactions personnelles avec ses employé·es, alors que son mari est beaucoup plus libre d’esprit et veut interagir avec les gens. Et je trouvais que cette dualité serait très intéressante à exploiter avec le personnage de Donya. Parce qu’avec son supérieur, elle a eu cette opportunité de faire un travail plus valorisé en écrivant des messages. Tandis qu’avec sa supérieure, il y a de la méfiance. Il y a donc ce genre d’équilibre que l’on retrouve souvent dans les espaces de travail où l’on ne sait pas qui est de son côté, qui est gentil et qui ne l’est pas.

Cette dualité et ces oppositions sont monnaie courante dans le film, on pense à Suleyman et à sa femme Mina ou encore Donya et Daniel.

Cette situation dans laquelle des couples sont composés de deux personnes ayant des façons différentes de voir les choses m’intéresse beaucoup. Par exemple, Mina ne s’arrête pas de parler à Donya parce que son mari pense qu’elle est une traîtresse. Elle entretient toujours sa propre relation indépendante avec elle, même si son mari n’en est pas content. Ricky, le patron de l’usine de biscuits de fortune, n’arrête pas d’apprécier et de vouloir aider parce que sa femme est remontée contre elle. En fait, il s’agissait de montrer comment une personne au sein d’une même entité, un couple, peut avoir différentes façons d’interagir avec la même personne.

Pourquoi avoir intégré cette histoire avec Croc-Blanc dans le personnage du psychiatre ?

C’était une idée de Carolina. Un jour, alors que nous écrivions le scénario, elle s’est soudainement tournée vers moi et m’a dit : « Tu t’intéresses toujours aux immigrés et aux étrangers. Est, ce que tu connais Croc-Blanc ? ». J’ai dit que oui et elle m’a répondu que c’était l’histoire d’un immigré, ce que j’ai réfuté. Et elle m’a alors dit : « Croc Blanc a été enlevé à sa mère. Il a été réinstallé ailleurs, loin de tout ce qu’il connaissait, et s’est défendu contre des gens qui ne voulaient pas qu’il soit là. C’est une histoire d’immigrants ». Et nous avons pensé qu’il serait intéressant qu’un médecin, très anticonformiste, pour l’amener à s’ouvrir à lui et à converser avec lui, parle à Donya de son livre préféré, qui parle aussi d’un immigré : Croc-Blanc.

Fremont, réalisé par Babak Jalali et distribué par JHR Films, au cinéma le 6 décembre.

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