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« La Esmeralda » – Jeanne Desoubeaux, au sommet de son drag

La Esmeralda
© Jean-Louis Fernandez

Après Carmen, Jeanne Desoubeaux continue de mettre en lumière la violence qui s’exerce contre les femmes dans les grandes œuvres du répertoire. La scénographie exceptionnelle de La Esmeralda, sa mise en scène, ses arrangements sonores, ses costumes, en font l’un des plus beaux spectacles de l’automne.

Il y a des scènes d’ouverture qui ne s’oublient pas. Celle de La Esmeralda en fait partie. Il faut s’imaginer : il fait sombre dans la grande salle aux plafonds hauts du théâtre des Bouffes du Nord. Quelques néons et fumées opaques éclairent la pièce. D’un décor en forme d’échafaudages surgit, sur fond de musique techno, des personnages qui ressemblent à des ombres. Leurs silhouettes, longilignes, dénudées, perchées sur des talons (très) hauts, évoquent les performeurs des scènes queers et drag. Tout ce petit monde émerge d’une fente cachée dans les échafaudages pour se diriger vers une scène disposée sur la scène. On y grimpe, on y danse, on adresse des grimaces aux spectateurs tantôt amusés, tantôt horrifiés pour certains.

L’un des personnages, à la fois partie prenante du récit et narrateur, sorte de Jiminy Cricket de cette interprétation très stylisée de Notre Dame de Paris, le roman de Victor Hugo, donne le ton. Ce soir, c’est la grande fête, la grande foire, les monstres sont de sortie et s’exposent. Cette scène d’ouverture, foisonnante et virtuose, s’étire sur un bon quart d’heure. Le conteur invite le personnage qui nous est le plus familier, Quasimodo, à grimper sur la petite scène. Le bossu de Notre Dame est applaudi par les personnages, puis par le public. La musique techno continue de tonner, de faire tanguer la salle, avant que les musiciennes du spectacle, leurs instruments à corde à la main, ne prennent le relais. Bientôt, comme dans le film de Walt Disney, la fête sera terminée. Bientôt, Quasimodo, applaudi hier encore par la foule, sera hué. Et Bientôt, Esmeralda émergera de la masse pour prendre sa défense.

Jean-Louis Fernandez

Esmeralda et les violences

L’opéra n’est pas directement adapté du texte de Victor Hugo. Le roman du grand écrivain a été adapté en livret par Louise Bertin, poétesse et compositrice française du XIXe siècle. Dans La Esmeralda, les personnages principaux du roman sont les mêmes. On retrouve évidemment Quasimodo, l’archidiacre Claude Frollo, le capitaine Phœbus de Châteaupers. Les trois hommes gravitent tour à tour autour de la jeune femme, d’un chant lyrique l’autre. Contrairement aux autres personnages tous excentriques, inquiétants, parfois ridicules de la pièce, Esmeralda et sa voix claire portent des vêtements simples, peu d’artifice. Un peu comme si Esmeralda n’était pas vraiment dans l’œuvre. Et pour cause, elle ne l’est pas vraiment. La jeune gitane n’en finit pas d’être proie et objet de désir. Sur elle, la violence des hommes s’exerce sans relâche. Elle s’exerce lorsque Phœbus lui impose un rapport sexuel, lorsque Frollo, ivre de sa propre jalousie, l’enferme et la brûle dans un ultime geste machiste.

Jeanne Desoubeaux, immense menteuse en scène, a déjà fait ses preuves. On a pris un immense plaisir à regarder son précédent opéra, Où je vais la nuit, adapté d’Orphée et Eurydice, mis en scène lui aussi aux Bouffes du Nord. Un couple de femme campait le héros et la dryade de la mythologie grecque, réinventait le mythe dans un style à la fois impeccable et féministe. Cet été, elle adaptait Carmen, le plus célèbre des féminicides. Mettait en avant, dans une mise en scène joyeuse, la dimension violente de l’œuvre.

Cette fois-ci, avec La Esmeralda, Jeanne Desoubeaux continue son travail de relecture des grands textes. Qu’il s’agisse de la signature visuelle de l’œuvre, ses lumières, ses sons, ses musiciens, ses costumes, son esthétique queer reconnaissable entre tous ou de ce la metteuse en scène parvient à mettre en lumière – la misogynie de notre patrimoine – La Esmeralda est un succès. Une forme audacieuse pour un fond puissant. Et assurément, du grand spectacle.

La Esmeralda, adaptation de Victor Hugo, livret de Louise Bertin et mise en scène de Jeanne Desoubeaux. Un spectacle à voir au théâtre des Bouffes du Nord, du 17 novembre au 3 décembre 2023. Informations et réservation.

Journaliste

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