Dans Devenir Lionne, la romancière et chercheuse Wendy Delorme s’intéresse au sort de ces félines dont la place dans le règne animal demeure ambigüe. Et explore, dans le même temps, les conditions de sa propre indépendance.
Toute leur vie les femmes sont affublées de sobriquets animaliers, l’aviez vous remarqué ? Wendy Delorme, comme bien d’autres avant elle, a tour à tour été une biche (fragile), une poule (au cerveau minuscule), une cochonne ou une truie (a-t-on besoin d’expliquer ?). Autant de substantifs qui renvoient les femmes, de manière plus ou moins subtile, à leur infériorité supposée. Plus rarement, la romancière a été qualifiée de lionne. De tous, c’est peut-être le surnom le moins offensant.
La femelle du lion, écrit-elle dans les premières pages de son essai, est la seule fauve qui vit en clan avec ses sœurs. La seule également qui devient dingue « si elle est en cage ». Il se trouve qu’en plus, Wendy Delorme vit aujourd’hui entre Paris et Lyon. Et devinez son signe astrologique. Tandis que les présages se multiplient, son amie, l’écrivaine Isabelle Sorrente, lui enjoint d’écrire un livre sur la lionne. C’est ainsi que Wendy Delorme va s’employer à Devenir Lionne. Tout un programme.
Lion, Leo, Lyon
Scindé en deux partie, Devenir Lionne offre tantôt une réflexion sur l’animale, tantôt sur la manière dont les femmes – et Wendy Delorme en particulier – perdent, telles des lionnes en captivité, leur liberté. Le cas de la féline est intéressant : pour faire vivre son groupe, elle est bien souvent la seule à chasser et à élever les jeunes lionceaux. Lorsque le lion – plutôt mauvais à la chasse – vient prendre le repas avec le reste du clan, il est celui qui a droit aux meilleurs morceaux de chair. D’où la fameuse expression « se tailler la part du lion ». Dès lors, quelle conclusions tirer de la vie de la lionne ? Est-elle une femme forte et libre dont nous devrions nous inspirer ou, au contraire, maltraitée elle aussi par une version animalière du patriarcat ?
En parallèle de ces réflexions métaphysiques et un brin scolaires, l’autrice se remémore sa rencontre avec une lionne, une vraie. Cela se passe dans le Berlin des années 2000. Wendy Delorme n’est encore qu’une étudiante en Erasmus, partie pour vibrer au son de la musique techno qui anime la capitale, et parfaire son allemand. En visitant le zoo de la ville, elle est frappée par l’image d’une lionne dans un enclos de verre. Rendue folle par sa vie de captive, l’animale est probablement aveugle et se ronge régulièrement les pattes, comme autant de scarifications. Delorme se rend régulièrement au zoo pour contempler la féline.
Au même moment, elle rencontre Leo (cela ne s’invente pas). Elle le rencontre doublement : le jeune homme soigne l’animale au zoo le jour, et sert des cocktails dans le bar où l’autrice vient danser la nuit. De cette rencontre naît une alchimie étrange. Le premier rapport sexuel se change en centaines d’autres. Chaque nuit, elle attend nue dans son lit à lui qu’il rentre de son service. Leurs corps se mêlent chaque soir, sans pause. Jusqu’à ce que l’autrice coupe les ponts avec toutes ses autres connaissances, s’installe chez ce nouveau copain, quitte son emploi. Comme la lionne, Delorme est peu à peu mise en captivité. C’est l’emprise.
L’intime, éternel objet politique
Si Devenir Lionne propose une mise en récit intéressante des mécaniques de l’emprise, Delorme oublie de politiser son propos. Certes, la quarantenaire, qui se sait prompte à « s’abandonner » à ses amant·es, essaie de comprendre les motivations de cette soumission volontaire. Le fruit d’une éducation patriarcale ? Les poids d’un imaginaire culturel qui pèse sur elle ? Une manière pour son cerveau d’érotiser une situation d’oppression ? On esquisse vaguement quelques pistes, sans que jamais aucune d’elle ne soit explorée véritablement. Tant et si bien que le récit, bien que politique, semble verser dans l’anecdotique. On passe là à côté de l’essentiel : la domestication des femmes par les hommes, pourtant si courante.
En ne dépassant jamais véritablement la forme du témoignage, Devenir Lionne rate la marche du grand essai féministe. L’autrice formule bien quelques interrogations, en début d’ouvrage : comment s’aimer lorsque nos relations sont si empreintes de domination ? La question restera lettre morte. Vingt ans plus tard, l’autrice tombe amoureuse de M., à Lyon. Se souvient qu’entre l’amour et l’emprise, pour elle, il n’y a qu’un pas. Et évitera soigneusement d’indiquer, elle qui se définit pourtant comme une écrivaine et enseignante chercheuse lesbienne, le genre de son amant·e. L’information peut sembler anecdotique. Sauf qu’après avoir esquissé l’impossibilité de s’aimer véritablement lorsque l’on est un homme et une femme, Delorme laisse un vide dans le dénouement de l’histoire qu’elle raconte. En fin de compte, on ne sait plus bien si le problème vient d’elle, des femmes, des hommes, de la société. Autant d’éléments qui contribuent à dépolitiser un ouvrage que l’on aurait, plus que jamais, souhaité politique et radical.
Devenir Lionne de Wendy Delorme, éditions Jean-Claude Lattès, 19 euros.








