CINÉMA

FESTIVAL LUMIÈRE 2022 – « Casque d’or » : Toute l’écume du monde

Simone Signoret
© DR

Le festival Lumière offre, avec le label «  Les Grands classiques du noir et blanc  », la possibilité de (re)découvrir des monuments de l’histoire du cinéma dans des conditions optimales. Maze a pu voir Casque d’or (1952), chef d’œuvre de Jacques Becker, dans sa dernière version restaurée – sur un bel écran de cinéma.

Et pourtant, le précieux sobriquet de «  chef d’œuvre  » n’a pas d’emblée revêtu le caractère de l’évidence. Si aujourd’hui Casque d’or occupe une place majeure dans la filmographie de Jacques Becker, il a d’abord fait les frais d’une réception, critique comme publique, relativement fraîche. Un parcours presque banal dans l’histoire du cinéma, qui prend du relief lorsque l’on sait que c’est le jeune François Truffaut qui participera à rééquilibrer la ronde des avis. Il écrit en 1964, dans l’Avant-scène  :

«  Casque d’or, parfois drôle, parfois tragique, prouve enfin que par l’utilisation raffinée d’un changement de ton, on peut dépasser la parodie, regarder un passé pittoresque et sanglant et le ressusciter avec tendresse et violence.  »

Alors comme expliquer ce désaveu initial  ? Peut-être faut-il chercher l’explication du côté du parti pris du cinéaste, se tenant à l’écart d’une psychologisation excessive alors de mise dans le cinéma français. En effet, Becker y préfère l’esquisse, flirtant avec l’impressionnisme, d’une galerie de personnages qui vont et viennent au rythme d’une valse cruelle.

Les variations de Becker

Car Casque d’or est une tragédie sèchement rayonnante. Adapté d’un fait divers de la fin du 19e siècle, le film évolue dans les milieux interlopes des faubourgs de l’Est parisien. Marie (Simone Signoret), surnommée Casque d’or en raison de sa chevelure, est une prostituée liée à une bande de voyous de Belleville. Mais alors qu’elle entretient une relation avec l’un d’entre eux, Roland (William Sabatier), un dimanche de fête à Joinville bouleverse l’ordre de la bande à Leca. Casque d’or s’éprend de Georges Manda (Serge Reggiani), ancienne petite frappe reconvertie dans la menuiserie. Le coup de foudre est réciproque et, évidemment dans ce cas, orgueil et honneur masculins ne font jamais bons ménages avec les sentiments les plus purs.

Il y a dans ces quelques lignes, matière évidente à tragédie. Mais l’une des grandes forces de Jacque Becker est de ne pas s’y tenir exclusivement. Le cinéaste maîtrise à la perfection les ruptures de rythme, aussi bien esthétiques que narratives. Simone Signoret s’y engouffre pour déployer toute la diversité de son jeu. Elle y est tout à la fois espiègle dans son parler vulgaire qu’éclatante dans le silence des gros plans qu’intercale avec brio le réalisateur. Face à elle, Serge Reggiani répond par une rigidité impassible, ne s’autorisant que de rares gestes de tendresse, moments de grâce.

Simone Signoret et Serge Reggiani dans Casque d'or
© DR

La distinction

Il y a chez Becker, metteur en scène de cette ambiance «  fin de siècle  », un lointain souvenir des nouvelles de Maupassant. Mais un Maupassant radouci, ayant troqué le sourire mauvais de l’ironie pour un rictus attendri. Le romancier décrivait ainsi les foules des guinguettes :

« On sent là, à pleines narines, toute l’écume du monde, toute la crapulerie distinguée, toute la moisissure de la société parisienne : mélange de calicots, d’infimes journalistes, de gentilshommes en curatelle, de boursicotiers véreux, de noceurs tarés, de vieux viveurs pourris […] Ce lieu sue la bêtise, pue la canaillerie et la galanterie de bazar. »[1]

Le cinéaste, lui, reconnait le caractère composite de la foule festive. Mais il ne peut se résoudre à les faire fusionner dans le même élan de bestialité et de sexualité si cher à Maupassant. Les voyous sont misérables et appartiennent aussi à cette histoire de la violence, sociale et humaine. C’est son éclat même qui mène à la tragédie de Casque d’or. Mais ils évoluent toujours au premier degré. Les bourgeois, quant à eux, se vautrent dans des postures que le réalisateur s’autorise à singer de façon truculente.

Jacques Becker prend ainsi le temps de mettre en scène les gestes du quotidien de la bande de voyous. Il s’attarde ainsi sur les mains et les regards de ceux qui gravitent autour de Casque d’or. Ce sens de l’observation donne confère par ailleurs au film de Becker une tonalité quasi néo-réaliste. Et c’est ce par ce précieux discernement que Becker signe bien avec Casque d’or, un chef d’œuvre.  


[1] Guy de Maupassant, «  La Femme de Paul  », La Maison Tellier, 1881

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