ART

« Navy Blue » – Le blues engagé d’Oona Doherty

Ghislain Mirat

Après Lady Magma au Festival d’Avignon, la chorégraphe irlandaise Oona Doherty revient en France avec Navy Blue. Un spectacle politique et engagé, bien qu’il frôle parfois la facilité. 

Née en 1986 à Belfast, on peut dire qu’Oona Doherty correspond à un certain cliché de la « jeune irlandaise ». Profondément « cool », un fort accent, une bonne dose de colère, un engagement politique manifeste. Tout cela était déjà très présent dans ses pièces précédentes.

Dans son solo Hard to Be Soft : A Belfast Prayer, elle questionnait la masculinité. Dans Lady Magma, programmée lors de la dernière édition du Festival d’Avignon, elle explorait sans retenue les statuts de femme, d’artiste et de mère. Cette niaque est encore au cœur de Navy Blue, une pièce pour douze danseurs présentée au Théâtre National de Chaillot jusqu’au 1er octobre. 

Se révolter 

Navy Blue n’est pas une pièce à proprement parler narrative. Mais une thématique se dégage : celle de l’émancipation.  Sur scène, douze danseurs vêtus de bleus de travail évoquant l’uniforme des paysans et ouvriers chinois. Comme ces derniers, ils semblent oppressés. Ils ont l’échine courbée, ils se déplacent furtivement. Leurs visages ont l’air fatigués, leurs corps épuisés par des gestes mécaniques et répétitifs. Bien que tous identiques, ils peinent à former un groupe. 

Dans cette première partie, il n’y a de vraie virtuosité que dans la musique : le Concerto n°2 en ut mineur de Sergueï Rachmaninov. Progressivement toutefois, quelque chose semble se passer. Ce lumpenprolétariat prend conscience de lui-même et finit même par lever le poing de la révolte.

Mais les premières tentatives ne sont jamais les bonnes. Le « capital », comme le dit la chorégraphe, résiste et n’hésite pas à éliminer ceux qui se dressent en travers de son chemin. Ironiquement, le sang qui s’écoule de ces victimes n’est pas rouge mais bleu. Une couleur qui finit par envahir tout l’espace de la scène, nous faisant basculer dans un autre monde. 

© Ghislain Mirat

Facilité

Après cette vie de labeur et cette mort tragique, on espérait un au-delà idyllique pour ces martyrs de la cause ouvrière. Oona Doherty choisit plutôt une sorte de purgatoire. Dans un espace indéfini, entièrement bleuté, les corps continuent de se contorsionner en formant une ligne qui n’est pas sans évoquer celle du peloton d’exécution. Le propos politique, déjà évident, se fait encore plus explicite.

La voix enregistrée de la chorégraphe résonne sur des boucles électroniques de Jamie XX, exposant ses idées sur la vie humaine. Un destin insignifiant quand on y pense, des êtres au départ tous identiques et dont certains se transformeront en bourreaux ou politiciens assoiffés de pouvoir. Pourquoi faire de l’art dans ce monde ? Oona Doherty va même jusqu’à donner le coût de production de la pièce : plus de 250 000€. Et pourquoi, nous demande-t-elle ? 

C’est ici que le spectacle frôle la facilité. Chorégraphiquement, la proposition perd en intensité et intérêt. Sans être pauvre, elle devient plus prévisible. Sur le fond, rien dans le propos de la chorégraphe n’est vraiment surprenant ou radical. Et le spectacle aurait probablement pu se passer de mentionner Margaret Tchatcher, Donald Trump ou Adolf Hitler. 

Bien que plus faible, cette seconde partie débouche toutefois sur une fin aussi envoûtante qu’apaisante. Comme dans un sursaut, les dernières minutes du spectacle, véritable apothéose sonore et physique, font presque oublier les poussifs passages qui précèdent. Seuls au début, les danseurs finissent la pièce tous enlacés. Généreuse et peut-être optimiste malgré elle, Oona Doherty ne résiste pas à nous offrir ce tableau final de paix retrouvée. Et on l’en remercie. 

Navy Blue d’Oona Doherty au Théâtre National de Chaillot jusqu’au 1er octobre. Durée : 1h. Tarifs : 12-39€. Informations et réservations : ici

Auteur·rice

Rédactrice "Art". Toujours quelque part entre un théâtre, un film, un ballet, un opéra et une expo.

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