LITTÉRATURE

« Qui sait » – Fiction ou identité ?

© Gallimard

Avec Qui sait, roman en forme de point d’interrogation, Pauline Delabroy-Allard tente de saisir ce que nos prénoms disent de ce que nous sommes. Elle livre un récit vivant qui déplie les questions telles que la quête de soi, l’usage du langage ou bien la recherche de nos origines.

Qui suis-je ? D’où viens-je  ? Où vais-je  ? Faut-il aller jusqu’à perdre le langage pour pouvoir effleurer cet abîme qu’est l’identité  ? Pauline est trentenaire. Elle vit à Paris et connaît un évènement traumatique, la perte d’un enfant à sa naissance, qui lui fait perdre l’usage des mots. Un autre évènement est déterminant  : elle demande pour la première fois la création de sa carte d’identité. 

Dès le début du récit, ce document administratif est le moteur de l’enquête de Pauline qui cherche à comprendre ce que nommer veut dire. Au travers de ce récit existentiel, la narratrice questionne ses proches, part en voyage, lit des livres, consigne des souvenirs pour tenter d’approcher quelque chose de ces autres qui font ce qu’elle est. L’autrice, avec ce livre partagé en trois chapitres, nous embarque avec elle dans le trouble de l’identité et de l’existence. Son investigation consiste à remonter la piste de ses trois prénoms attribués par ses parents à la naissance.

Depuis mes dix-sept ans, j’ai souvent pensé à eux, je me suis demandé de nombreuses fois quelles étaient leurs origines. Les femmes d’abord. Jeanne. D’où pouvait bien me venir ce prénom, le féminin du prénom de mon père  ? Et puis Ysé. Un prénom jamais entendu ni vu ailleurs. Et enfin ce prénom d’homme. Jérôme.  (…) Dans ma famille, on ne parle pas. Enfin si, on se raconte des tas de choses et on adore ça, tant qu’on ne parle pas du passé, des passés. 

Qui sait de Pauline Delabroy-Allard

Lors d’une visite chez sa grand-mère, elle découvre une photographie encadrée, c’est Jeanne. Mais qui est-elle  ? Quelle est son histoire  ? C’est la première piste que va chercher à suivre Pauline. Puis, la seconde piste est celle de Jérôme, dont elle découvre qu’il était homosexuel et qu’il était un ami très cher de sa mère, décimé par le sida. Elle apprend qu’ils avaient fait un voyage en Tunisie ensemble. A quoi pouvait bien ressembler cette escapade  ? La troisième piste est celle d’un personnage livresque. Ysé est le nom d’un personnage de pièce de théâtre, Partage de midi de Paul Claudel. 

Je m’appelle donc je suis

L’autrice interroge la signification d’être soi et d’être nommé. A sa naissance, elle a été nommée. J’existe donc je suis appelée. Pourtant, lorsqu’elle perd l’enfant qu’elle portait, aucun nom ni aucun mot ne sortent plus. Pauline Delabroy-Allard interroge alors la puissance de ces prénoms, choisis par d’autres, qui nous désignent et participent de ce que nous sommes. L’autrice prête attention au fait que nommer les choses et les êtres participe de leur existence et les préserve un peu de la mort. La mort, quant à elle, ôte les mots des bouches et rend mutique. 

Lors de ce long voyage métaphysique, la narratrice rencontre des êtres, traverse des paysages, se confronte à des fantômes, porte un chat sur son épaule comme le font les pirates avec leur perroquet, campe dans un champ avec celle qu’elle aime. Elle tisse, elle sonde, elle guette, elle panse. Le «  je  » derrière lequel elle courrait finit par devenir un «  jeu  ». Les mots et les faits se mêlent pour devenir fiction, sa fiction. Plutôt que la vérité de son identité, elle commence à inventer des histoires à partir des indices qu’elle recueille. 

Dans une langue qui prend le temps de choisir ses mots, elle écrit : «  Je me sens floue  ». Cette phrase résonne puissamment car il est moins question de se trouver une identité définitive et cohérente mais plutôt d’errer dans ce questionnement de soi, qui toujours échappe et toujours se poursuit. En cherchant ce qu’elle est, Pauline ne cesse d’inventer ce qu’elle peut devenir. 

A la recherche de l’origine

Dans sa poursuite d’identité, Pauline se rend compte que ce «  soi  » en suspens n’est peut-être compréhensible qu’à l’aune de ceux qui ont été avant soi et de ceux qui demeureront après.  Elle traverse le temps en défrichant le passé pour comprendre l’histoire des générations précédentes comme celle d’une de ses aïeules, cette « femme qui a donné naissance à une femme qui a donné naissance à une femme  ». 

Cependant, à cette recherche généalogique se superpose une quête artistique. La narratrice, baignant dans la fiction, découvre la grotte du Pech Merle, lors d’une escapade estivale avec son amoureuse. La naissance de l’art y est inscrite sur ces roches  : des mains négatives. Ce récit de la visite de la grotte préhistorique est tout simplement passionnant.  

Les mains négatives, les mains rouges au pochoir, probablement féminines, précise la guide. Elle explique le procédé, et même le gosse à la glace se tait, elle explique que la technique utilisée est celle du soufflage, du crachis, soit directement avec la bouche, soit avec une sarbacane. (…) Je regarde un long moment l’empreinte rouge que nous montre la guide, entourée de ponctuations, comme elle appelle ça, qui sont les fameux pois qui remplissaient aussi les silhouettes des chevaux. 

Qui sait de Pauline Delabroy-Allard

Qui sait est un livre en trois chapitres sur une femme qui possède trois prénoms. Pauline Delabroy-Allard y pose la question de notre être  : Je suis plus d’une. Je suis mes aïeules, mes amitiés et mes fictions. Je suis fille de, compagne de, mère de. Pauline sait-elle vraiment qui elle est  ? L’identité ne se trouve peut-être que dans cette fiction qu’elle constitue et où cohabitent ceux dont on porte le nom, ceux que l’on aime et ceux que l’on invente. Qui sait ce que nous sommes  ? La seule certitude devant laquelle nous met ce roman est que nous sommes inscrits dans une temporalité qui nous dépasse puisque tant d’histoires nous précèdent et tant d’autres viendront après nous. 

Qui sait de Pauline Delabroy-Allard, Editions Gallimard, 19,50euros.

Auteur·rice

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