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« Nous l’Europe » – Entretien avec Laurent Gaudé

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Jouée pour la première fois à Avignon en 2019, la pièce de théâtre Nous l’Europe dépeint le tableau d’un projet international, plein de promesses, mais mis à l’épreuve par le contexte politique, historique et social du monde.

Alliant le texte de Laurent Gaudé et la mise en scène de Roland Auzet, Nous l’Europe est un mélange d’espoir, de perspectives d’avenir ainsi que d’échecs cuisants à ne pas répéter. Mais quel message l’auteur a-t-il voulu insuffler au travers de son texte ? Nous l’avons rencontré pour qu’il nous parle Europe.

Bonjour Laurent Gaudé ! Tout d’abord, pourriez-vous nous parler de la genèse de ce projet ?

Et bien, cela faisait longtemps que je tournais autour de la question d’écrire quelque chose sur l’Europe (par Europe j’entends également Union Européenne). C’est probablement dû à la situation d’il y a quatre, cinq ans  : à l’époque, il y avait le sentiment d’une montée assez forte de la contestation du projet Européen, à la fois par des pays, mais aussi au travers d’évènements tels que le Brexit. Il y avait l’idée que peut-être ma génération, qui avait hérité de l’Europe allait aussi voir ce projet se disloquer. Cela m’a fortement interrogé : Serait-ce le début de la fin  ? Qu’est-ce que cela me provoque  ? Est-ce que j’ai envie de lutter contre cela  ? Malgré les frustrations, les colères, les incompréhensions, je pense que je considère l’Europe comme l’une des plus belles aventures politiques du XXème siècle. Ce qui fait qu’écrire dessus me tenait très à coeur.

Comment la rencontre avec Roland a-t-elle fait naître cette mise en scène ?

J’ai croisé Roland au moment où je me penchait sur la question. Cela faisait un moment que nous voulions re-travailler ensemble, et il a trouvé que c’était un bon sujet pour une pièce. J’ai donc travaillé sur les 2 projets de front, en même temps. Je travaillais sur le texte, ce que je voulais être un long poème narratif, et en même temps on discutait avec Roland de ce qui pouvait servir, ou non, dans le spectacle. Il y a donc une deuxième version finalement de ce texte, qui est adaptée au théâtre.

L’édition du texte littéraire a dû se terminer avant pour des questions de rétro planning. Il y a donc dans le spectacle des choses qui ne sont pas dans le texte publié. Je pense par exemple au premier monologue sur le referendum, à tous les interrogatoires autour du migrant et aussi tout ce qui est autour des hymnes. 

 © Christophe Raynaud de Lage

Pourquoi avoir fait le choix de mélanger le texte avec différents styles de musique et de danse ?

C’est l’univers de Roland Auzet. Il a été soliste, percussionniste pendant un temps, et il est également compositeur. Donc c’est vraiment son monde : il aborde un projet théâtral de manière pluridisciplinaire. Déjà, il y aura forcément de la musique car c’est vraiment sa signature. Et au-delà de la musique il aime l’idée que le plateau de théâtre soit une réunion des arts, que ce soient de la danse, du texte, de la musique.

Il y a donc dans Nous l’Europe une grande diversité de styles musicaux, entre le fado, le métal, les hymnes : dans ce cas là je trouve que ça sert très bien le propos, ça sert à appuyer les émotions, les diverses phases de rage, de solitude, de désespoir etc. De plus, cela témoigne également de la diversité culturelle présente en Europe. La seule musique que j’ai intégrée au texte sont les chants qui ont contesté les dictateurs : Bella Ciao, Gelasto Pedi, Estaca etc… 

Il y a, au milieu de chaque représentation, un invité, un intervenant différent. Qu’est-ce que cela apporte au spectacle ?

C’était aussi une idée de Roland ! Il y a pensé très tôt : vu la nature du spectacle, il s’est dit qu’on pouvait faire venir des gens ayant travaillé pour l’Europe, qui l’ont vécue de l’intérieur. Et il y avait aussi l’envie que le théâtre accueille une parole non théâtrale. Une manière de faire sonner la différence entre ma langue, littéraire, et le monde du réel, quelqu’un qui répond de manière technique. Un carrefour, un croisement entre les deux mondes.

Les questions sont préparées à l’avance, et ce sont toujours les mêmes  : il est intéressant de voir les réponses différer sur une base de question communes. On se réserve le droit d’adapter en fonction de la longueur des réponses mais l’idée est de garder un socle commun. Même si les questions sont envoyées en avance pour que les intervenants se préparent en avance, on laisse quand même un effet possible de surprise. 

Cependant ce n’est pas un instant de débat. Nous nous sommes mis d’accord sur le fait que les comédiens ne réagiraient pas, même s’ils ne sont pas d’accord avec les réponses données. L’idée est d’offrir au spectateur la vision de l’intervenant, et c’est ensuite à la discrétion de chacun de s’en faire son avis. 

 © Christophe Raynaud de Lage

Cette pièce se veut très actuelle. Est-elle modulable en fonction des évolutions contextuelles en Europe ?

Tout à fait, et cela a été une découverte autant pour Roland que pour moi. Nous ne l’avions pas vraiment imaginé au démarrage, mais on s’est rendus compte que le spectacle, par son ADN, cette manière hétérogène de l’avoir construit, permettait une adaptation, une acceptation de changement. De fait, il y eut beaucoup de modifications dues au contexte. Le spectacle se crée en 2019 à Avignon, puis il y a une année d’interruption à cause du COVID et il redémarre après le confinement. Entre temps, beaucoup de choses avaient changé.

Le premier bouleversement a concerné les comédiens : du fait des dates reportées, nous nous sommes retrouvés dans une situation conflictuelle vis-à-vis de certains emplois du temps. Il y a donc eu beaucoup de changements de rôles  : mais dans ce spectacle là en particulier ça ne pose pas vraiment de problèmes. Il y a une capacité du spectacle à accueillir la nouveauté, que ce soit dans le fond ou bien dans ses acteurs. 

Il y a donc eu des changements au niveau du texte également ?

Quand on a repris le spectacle après le confinement, Roland m’a dit qu’on ne pouvait pas faire comme s’il ne s’était rien passé, et reprendre là où nous nous étions arrêtés. Il m’a conseillé d’écrire un petit texte sur la pandémie. Ainsi, j’ai écrit un long monologue qui a pris la place d’un monologue sur les attentats de Paris, car il me semblait que l’actualité avait changé.

Finalement, ce spectacle est composé de pièces qui s’imbriquent et changent en fonction de la situation de l’Europe. Pour cette saison à Paris, j’ai enlevé ce monologue sur la pandémie pour mettre un mot sur l’Ukraine. C’est ce qui permet à ce spectacle d’être vivant, et de parler de manière actuelle au spectateur. Dans ce cas là c’est encore plus particulier car Roland a décidé d’intégrer une comédienne ukrainienne à la troupe. 

Chaque source de nouveauté est accueillie. Ainsi, il y a également quelques textes qui ont été écrits par les comédiens. Il y a certains passages qui n’ont pas été écrits par moi, notamment un passage où la comédienne ukrainienne parle. Je ne me serai pas permis d’écrire quelque chose sur ce sujet, qu’elle connaît infiniment mieux que moi. L’idée c’est de laisser aussi ces comédiens, européens, s’exprimer et partager leur ressenti avec le public. C’est le but du théâtre !

 © Christophe Raynaud de Lage

Quels vos ressentis à vous sur ce spectacle ?

Ça ne m’est pas arrivé très souvent d’écrire un texte de théâtre et de me dire que ce spectacle pourrait réellement marquer quelque chose. C’est un vrai plaisir de voir un spectacle se développer dans la durée, et Nous l’Europe aura été l’un des plus longs. Le voir se développer à Avignon et finir à Paris c’est assez merveilleux ! 

Mais ce qui est le plus impressionnant pour moi est de constater à quel point ce sujet entre en résonance avec le public. C’était un sujet un peu délicat car les gens n’ont pas forcément envie d’aller se distraire au théâtre en écoutant un discours politique sur l’Europe, mais finalement on sent que les gens ont envie d’en parler, ont envie qu’on leur en parle. Ca soulève l’hypothèse que, peut-être, on ne parle pas assez de l’Europe ailleurs qu’en politique ou dans les médias. Il y a une curiosité des gens à ce sujet qui me touche beaucoup. 

Nous l’Europe est une fresque de diversité et un mélange d’arts tout autant que de culture. C’est un hymne, c’est le cas de le dire, qui donne au public la certitude que l’on peut faire mieux, que l’on peut faire plus. L’Histoire passée est arrivée, il faut vivre avec, et cela peut être beau.

Nous l’Europe, de Laurent Gaudé, mis en scène par Roland Auzet. Au Théâtre de l’Atelier, jusqu’au 29 mai.

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