CINÉMA

NIKON FILM FESTIVAL – « Nourrir les Cygnes » : Nos jeunes ont du talent

Nourrir les cygnes, Christophe Ideal

Un rêve. Tel était le thème de la 12e édition du Nikon Film Festival 2022. Parmi les 50 finalistes, le prix du jury fut décerné au court-métrage de Christophe Ideal, Nourrir les cygnes. Une absurde rêverie qui relève de l’ambition et la passion de toute une équipe de jeunes professionnels. Rencontre avec le réalisateur, le directeur de la photographie Nicolas Pradeau et le chef opérateur son Hugo Alaime.

Comment réaliser un court-métrage d’une telle qualité lorsque l’on est novice ? Telle est la question qui a bercé la discussion que nous avons entretenue avec les membres de l’équipe de Nourrir les cygnes. À 29 ans, Christophe Ideal réalise son premier film avec grand succès. Un film étrange et absurde, qui tire ses inspirations du surréalisme des années 1960 à 1980, du cinéma de Jeunet, de Mandico, mais avant tout celui de Fellini. Près de lui, des jeunes aussi passionnés, talentueux et investis, parmi lesquels Hugo et Nicolas, eux aussi ancrés dans des « références de niche complètement perchées ».

Quels sont les enjeux et les problématiques lorsque l’on débute avec un petit budget  ?

Christophe  : Pour moi, l’enjeu principal était de trouver un équilibre au sein de l’ensemble de l’équipe. Dans un projet à petit budget et sous contrainte de temps, il est tout de même important que tout le monde s’y retrouve. Il faut pouvoir donner de soi, faire des concessions, ne pas hésiter sur la bricole qui fait d’ailleurs souvent des miracles, ne pas se fermer, avoir toujours un tour d’avance, être apte à remettre en question et transformer certaines opérations si les contraintes nous y poussent. Il est primordial que chacun s’y retrouve, du début à la fin du projet et dans toutes ses étapes, aussi bien dans la préparation et la réalisation que dans le montage. Il faut que tout soit très clair d’avance, ne pas laisser une grande place à l’improvisation, que tout le monde sache vers quoi il va. Ca rend plus fluide les échanges et la collaboration. J’aime voir ces moments-là.

Hugo : Il faut que tout le monde garde son enthousiasme, puisqu’il n’y a pas d’argent à la clef. Finalement, c’est ce qui permet de réaliser des choses qui vont bien plus loin que le bénéfice financier.

Christophe  : C’est la passion qui l’a emporté. C’est trop cool, hyper beau et ultra précieux d’avoir pu s’entourer d’une équipe telle que celle-ci.

Nicolas : Ca me rappelle une anecdote. On a dû utiliser un bout de tapis pour poser le groin de cochon et le miroir dessus et tirer pour faire le traveling. On était une équipe de professionnels et pourtant on a beaucoup bricolé. On était super sérieux là-dedans et c’était marrant. Aussi pour les plans en contre plongée, la caméra était trop imposante alors on l’a mis sur un cube plus haut, qui tenait en équilibre sur des chaises, si bien qu’on dirait qu’elle essaye de ne pas se casser la gueule sur les plans… j’adore le rendu final. On avait chopé les chaises chez une femme chez qui nous avions squatté…

Christophe : Ca aussi c’est une anecdote ! Puisque nous avions un tout petit budget, nous n’avions pas de loges, un régisseur mais pas de régie. Nous sommes partis en repérage avec l’équipe – c’était une résidence –  et au moment de calibrer un plan, on sent une odeur de cuisine. Une habitante du quartier se cuisinait des côtes de porc et on s’est retrouvés à discuter avec elle durant deux heures autour d’un café. Elle nous a invités à venir brancher nos prises chez elle, « transformons mon appartement en loges ! ». Alors tous les acteurs ont débarqué le matin du tournage. Elle faisait plein de photos et semblait ravie. Ils étaient très gentils et on a eu beaucoup de chance de tomber sur eux. Il faisait 5°C dehors.

© Lucile Quéru

Comment avez-vous utilisé la lumière et les décors naturels à votre avantage  ?

Nicolas  : Le lieu de tournage était très particulier, il était difficile de faire ressortir ses couleurs ocres et chaudes à l’image. Une caméra numérique a du mal à prélever cela. Il était évident que l’on allait manquer de lumière et que le décors allait paraître fade par rapport à la réalité. Alors on a décidé d’inverser la lumière en éclairant les personnages, de façon à ce que le décor paraisse plus chaud. On est moins habitués à voir cette clarté de l’image et cette lumière très frontale, très franche, qui fait écho à des films plus anciens. C’était toutefois notre base de travail et nous en avions préalablement discuté avec Christophe. Ce qui était le plus compliqué était de réussir à conserver un look constant alors que les journées s’enchaînaient. J’avais prévu trois ou quatre projo en plus, au cas où, et c’est ce dont nous avons eu besoins. Nous n’avions pas suffisamment de fils pour les alimenter alors les câbles restaient continuellement tendus. Le tournage de la scène de nuit également a été une réelle problématique. Nous n’avions qu’une heure pour tourner, il fallait être en mesure de pouvoir l’éclairer.

Christophe  : Ce plan de nuit fonctionne très bien dans l’histoire car il marque un point de bascule. Durant le film il semblerait que nous sommes en golden hour perpétuelle –  grâce au traitement de l’image de Nicolas – alors qu’on ne l’était pas du tout. Puis on passe au noir total, avec des lumières qui viennent découper la silhouette de l’héroïne et c’est ultra cohérent avec l’histoire. C’est le genre de liberté qu’on peut se laisser, il y a toujours des solutions que l’on peut raccrocher à la matière.

Quels ont été les défis techniques au niveau du son et de l’image  ?

Hugo  : Pour apporter cet effet de rêve aux personnages il fallait être attentif à rapprocher les prises de vues, de son et d’angles avec les personnages en très gros plan.

Christophe  : Anecdote  ! Nous n’avions plus assez de temps pour tourner une séquence avec l’un des acteurs du film alors nous avons cherché une alternative sonore et non visuelle. Hugo et moi avons enregistré Christophe Beer qui répète «  la colonne, la colonne  » et on a trouvé une solution narrative pour l’incorporer au film. On a cherché un endroit calme et on s’est retrouvés sous des arcades pour enregistrer le son. On a vraiment improvisé cela sur les lieux du tournage et ça a fonctionné.

Hugo  : Finalement ça marchait peut-être mieux que d’enregistrer dans un studio  ! En stud’ tu as l’impression d’être enfermé dans une boîte, par conséquent la qualité de voix est différente. Enregistrer sous des arcades donnait un aspect encore plus onirique à la partie sonore.

Christophe  : Carrément. On a également beaucoup traité les bruitages. Il y a une réelle esthétique du son dans le film. Beaucoup m’ont dit que le court-métrage pouvait être référencé au cinéma de Bertrand Mandico. J’y avais moi-même fait des références, notamment pour le bruit de cochon. Avec le bruitage mouillé du homard écrasé également, on est toujours entre le sublime et le dégueulasse. Et le poisson qui s’éclate au sol, la cigarette, le bruit du chapeau… Pas de réalisme mais beaucoup de fantasmagorie.

Quelles ont été tes inspirations sur ce court-métrage Christophe ?

Christophe  : L’inspiration principale c’est Jeunet. C’est surtout le cinéma de Fellini qui m’intéresse et me transporte, car il est complet justement, aussi bien dans le scénario, que le casting, les costumes et les décors… tout est fantasmagorique chez Fellini. J’ai découvert, après avoir tourné le film, une phrase de Fellini qui résume tout ce que j’ai voulu faire. Il disait qu’il réalisait un film de la même manière qu’il vivait un rêve. C’est-à-dire que le film est fascinant tant qu’il reste mystérieux et allusif  ; il devient insipide dès qu’on l’explique. Tel un rêve, il faut laisser la part aux interprétations. Je le cite, car c’est ce qui me définit, j’ai eu une espèce de révélation quand j’ai lu cette phrase.

Tous les aspects du scénario répondent à des codes, certains proches de la psychanalyse, d’autres de l’absurde. Il y en a partout. La ville sur l’eau symbolise l’inconscient. L’eau abrite l’ombre, les figures monstrueuses. C’est comme si tous les monstres étaient de sortie, le temps de ce rêve. Le nez de cochon a une dimension également mythologique. J’aimais l’idée d’une métamorphose, référencée par Les Métamorphoses d’Ovide. Le cochon répulse, le homard renvoie à un animal phallique, qu’elle écrase dès le début. Il y a toute cette question de la laideur et de la beauté, notamment avec sa mère. Le personnage de la mère est essentiel à l’histoire. Sans elle, nous aurions eu affaire à un espèce de non-sens avec exclusivement des inconnus qui s’imposent à l’héroïne. Tout s’empire de nouveau lorsque la mère parle mal à sa fille. L’héroïne subit des injonctions de tout le monde, il fallait donc qu’il y ait un équilibre entre proches et inconnus. Je souhaitais une dimension cryptée et énigmatique dans les dialogues et les interactions. Selon moi, ça marche lorsque l’on me dit qu’on ne comprend pas, cela signifie que le film a réussi à donner l’illusion d’un rêve. L’idée c’est de se réveiller du film comme on se réveille d’un rêve, on essaye de tout recomposer, raccrocher les évènements les uns aux autres et de trouver du sens partout. Il y a un non-sens perpétuel. Il faut laisser une part de mystère. Ca c’est mon sens du film mais tant d’autres personnes m’ont donné des clefs auxquelles je n’avais jamais pensé… c’est trop cool. Alors je n’ai pas envie de fermer le truc.

© Telma Perruchon

Le cinéma offre-t-il réellement une chance aux jeunes créateurs  ?

Nicolas : C’est clair que non. A priori, quand un.e réalisateur.ice débute, on lui colle un chef opérateur de 50 ans pour assurer. J’ai vu des ami.es se faire passer devant parce qu’il y avait déjà une figure de chef opérateur plus crédible derrière. Rien n’est gratuit. Parfois, certains ont de la chance.

Christophe  : C’est ça. On a l’impression de devoir passer plusieurs tonnes de paliers pour prouver qu’on est capable et qu’on vaut quelque chose. Cela ne veut pas dire que seuls les jeunes doivent bosser, mais nous sommes tout aussi aptes à s’exprimer et créer. On a envie, nous aussi. Ce serait pertinent de venir nous voir, nous faire confiance. Il faut aussi faire les bonnes rencontres, c’est bien galère et la route est longue.

Hugo  : Il y a comme un fossé entre le professionnel et le semi-professionnel. Lorsque tu n’es pas connu, on ne te fait pas confiance. Et personne n’a besoin de toi, car il y a tellement de gars qui font le même taf. C’est au petit bonheur la chance.

Nicolas  : Il ne faut pas être méritocrate. En cinéma, tout est une question de rencontres.

Christophe : Le Nikon est un bon tremplin lorsque tu en sors avec un prix. Mais la réalité du festival c’est qu’il y a 1605 très bons films et le tien peut facilement être noyé. Je n’avais pas l’ambition de remporter un prix, d’autant plus avec un style de niche comme de notre. Je l’ai fait pour les rencontres, créer des occasions, former une équipe. Il ne faut surtout pas hésiter à s’entourer de gens que l’on ne connaît pas, élargir son carnet de contacts.

Hugo : Le Nikon Festival permet également à ceux qui sortent de l’école et qui se cherchent encore, de pouvoir produire quelque chose qui sera jugé mais par un jury différent dont les avis seront peut-être plus pertinents. Lors des premiers projets sur lesquels j’ai participé j’ai donné plus de conseils que j’en ai reçu mais c’est ça qui te fait grandir en même temps, de ne pas avoir peur de faire des erreurs, poser des questions et de s’entourer de personnes que tu ne connais pas. Ce sont les prémices de ce que tu vas ressentir sur l’ensemble des tournages suivants

Des projets à venir  ?

Nicolas  : Tu peux expliquer ce à quoi on va passer notre mois de mai Christophe  !

Christophe : On a été contactés par Zimmer, un artiste français de Roche Musique. Il a adoré le film. Alors on part une semaine à Los Angeles pour tourner un clip. Puis on revient pour le Festival de Cannes pour le Short Film Corner pour lequel Nourrir les cygnes a été sélectionné et la soirée de clôture de la Quinzaine des réalisateurs. C’est tellement cool… petite story en jetlag, en direct de la croisette ! (rires)

Nicolas  : Au moins on sera en jetlag ensemble  !

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