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« Virginia Woolf » – La Vita nuova

Virginia Woolf
Virginia Woolf © Des ronds dans l'eau

La bédéiste italienne Liuba Gabriele propose avec sa bande dessinée sobrement titrée Virginia Woolf une belle biographie aux couleurs fauves.

Le 28 mars 1941, Virginia Woolf est à Rodmell en Angleterre. Elle vient de finir la rédaction de ce qui sera son dernier roman Entre les actes. Elle se repose mais alors que la guerre est bien entamée, une tout autre bataille se livre dans sa tête. L’autrice de Mrs Dalloway souffre en effet de troubles bipolaires. «  Je sens que je ne m’en remettrai pas cette fois-ci. Je commence à entendre des voix et ne peux pas me concentrer  » écrit-elle dans sa lettre d’adieu à son mari Léonard Woolf. Elle fait alors ce qui lui «  semble être la meilleure chose à faire  » : elle rend les armes. Elle remplit ses poches de pierres et se noie dans la rivière Ourse. C’est ainsi que s’ouvre et se clôt la BD Virginia Woolf, par cette scène à la fois inaugurale et crépusculaire.

Liuba Gabriele © Des ronds dans l’eau

Pour paraphraser le célèbre titre de la pièce de théâtre d’Albert Albee Qui a peur de Virginia Woolf ? (1962), il est vrai que cette écrivaine peut intimider tant son œuvre est complexe et incontournable. Mais au vu des nombreuses œuvres qui lui ont été récemment consacrées, c’est aussi la personnalité de l’autrice londonienne qui fascine. C’est sa vie mêlée à une histoire contemporaine qui a intéressé Stephen Daldry dans l’excellent film The Hours (2003), avec Julianne Moore, Meryl Streep et Nicole Kidman (qui interprète l’autrice). C’est également un épisode biographique qui a été le moteur de Vita & Virginia (2018) réalisé par Chanya Button : celui de sa relation amoureuse avec l’autrice Vita Sackville-West. Dans sa bande dessinée, Liuba Gabriele choisit elle aussi de focaliser sa narration sur cet amour.

De la couleur avant toute chose

On le comprend dès la couverture : la couleur sera reine dans cette biographie. Le visage mélancolique de Virginia Woolf, s’affiche de profil, le chignon bas, l’air pensive. Il s’agit certainement de l’un des clichés les plus célèbres de l’autrice et pourtant Liuba Gabriele le réinvente en le vitalisant de couleurs et de fleurs. Sur les tasses, les tapisseries, les tissus, à l’extérieur, les fleurs s’épanouissent. Les couleurs fauves vitaminent chaque planche et créent la surprise.

Portrait de Virginia Woolf par George Charles Beresford © Wikimedia Commons
Portrait de Virginia Woolf par George Charles Beresford, 1902 © Wikimedia Commons

Diplômée de l’Académie des beaux-arts de Brera à Milan, Liuba Gabriele a d’abord commencé en publiant un récit de voyage illustré sur un de ses voyages en Inde du Nord. Elle a ensuite collaboré en tant qu’illustratrice à une biographie de la chanteuse Amy Winehouse avec Lorenza Tonani, avant d’écrire un recueil de poèmes Paesaggi en 2021. Dans ce parcours éditorial éclectique, le dessin tient lieu de fil rouge. Et avec ses dessins vifs saisis à la craie grasse, aussi mouvants que les tableaux de Viencent Van Gogh ou d’André Derain, Liuba Gabriele semble vouloir s’approcher du flux de conscience littéraire traduit en bande dessinée.

La vie en instantané(s)

Divisée en huit parties brèves, cette biographie n’a pas pour but d’être exhaustive mais plutôt de fournir des impressions et moments fugaces sur la vie de Virginia Woolf. Pour se faire, Liuba Gabriele s’est fondée entièrement sur la matière disponible sur l’autrice. Les mémoires de Virginia Woolf et les lettres échangées avec Vita Sackville-West sont abondamment cités ainsi que le livre Ma Vie avec Virginia de Léonard Woolf. Mis à part la triste fin de l’autrice, Liuba Gabriele insiste sur les moments heureux, notamment sa rencontre coup de foudre avec Vita Sackville-West ou la douce aide de son mari Léonard.

La narration de la BD n’épouse donc pas une forme strictement linéaire ou totale mais va plutôt se recentrer sur des morceaux de vie ou des impressions fugaces. De nombreux titres de chapitres sont des titres des romans de l’autrice britannique (Mrs Dalloway, La Promenade au phare et Les Vagues). Liuba Gabriele semble s’inspirer de la technique du flux de conscience (stream of consciousness) théorisée par William James et développée entre autre par Woolf. Les pensées de cette dernière se mêlent dans la BD à des détails mouvants : plantes, tasse, lettre, ciel. La bédéiste rend ainsi hommage au style de Woolf, très inspirée par la photographie.

Virginia Woolf est une bande dessinée au travail visuel splendide. Saturés de couleurs vives, les épisodes de la vie de la femme de lettre sont à redécouvrir à travers le dessin épais et énergique de Liuba Gabriele. Après lecture, il ne reste plus qu’à se replonger dans Orlando, Flush ou « Kew Garden » avec ce fourmillement coloré en tête.

Virginia Woolf, Liuba Gabriele, traduction Paloma Desoille, éditions Des ronds dans l’eau, 20€

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