CINÉMA

« La Ragazza ha volato » – Où tout commence et tout finit

La ragazza ha volato
© Rai Cinema

La Ragazza ha volato, réalisé par Wilma Labate et scénarisé par Fabio et Damiano D’Innocenzo, était en compétition lors du 44e Festival International de Films de Femmes de Créteil. Nadia (Alma Noce), 16 ans, est une ado solitaire. Elle habite un quartier populaire de Trieste avec ses parents. Un jour, elle fait la rencontre d’un jeune homme qui l’emmène chez lui.

Le futur spectateur lira sans difficulté entre les mots de cette description laconique. Une jeune fille solitaire, un garçon plus âgé, une chambre isolée… l’intrigue se noue et se dénoue dans un même mouvement. Alors qu’au moins 77 000 personnes, dont 62 000 femmes, sont victimes de viol chaque année en France[1], La Ragazza ha volato pourrait entrer dans la catégorie de films que l’on dit nécessaires. Catégorie un peu lâche qui recouvre ces films à la prétention esthétique modeste et dont la légitimité – et parfois la réussite – tient de la mise au jour de faits trop peu représentés au cinéma.

En compétition à la Mostra de Venise 2021 dans la section Orizzonti Extra, La Ragazza ha volato se propose en effet de prendre en charge la question du viol et surtout, de l’avenir de sa victime. Dimension de la violence qui a souvent échappé au septième art. Mais le film achoppe rapidement sur les problèmes éthiques et esthétiques posés par une telle matière. L’occasion de revenir, trop brièvement, sur les enjeux de la représentation des violences sexuelles au cinéma.

Attention, cet article fait mention de faits de viol pouvant choquer.

Protagoniste portée disparue

La ragazza ha volato, ou La Jeune fille s’est envolée en français, troque rapidement la légèreté de la métaphore de son titre pour s’engager sur la voie d’un réalisme amer. Méticuleusement, Wilma Labate construit les dix ou quinze premières minutes de son récit : Nadia rencontre un garçon un peu plus âgé qu’elle. Il la drague et lui propose d’aller dans la maison de son oncle pour lui montrer un joli pistolet. Une fois là-bas, il est trop tard. Il veut disposer d’elle. Elle est là, alors pourquoi pas  ?

Mais elle dit «  aujourd’hui je n’en ai pas envie  », «  je ne le désire pas  », variations sur thème d’un même refus inaudible pour celui qui a déjà fait le choix de pénétrer, en tête à tête avec lui-même. Et il la viole.

Premier acte, premier problème. Dans les espaces esquissés par la réalisatrice avant la scène de viol, le corps de la jeune Nadia est réduit à un état spectral. Les plans d’ensemble de Wilma Labate tendent à estomper les contours de ce corps qui s’accorde trop bien à la grisaille environnante. L’échelle «  réaliste  » des plans condamne d’emblée la jeune Nadia au statut de silhouette errante. Wilma Labate et les frères d’Innocenzo ne semblent guère porter d’intérêt à leur protagoniste. Avant le viol, Nadia n’a pas même l’épaisseur d’un personnage secondaire. Elle est prise dans les rouages d’une narration aboutissant implacablement au viol.

Tout ça pour ça

Deuxième acte. Alors le spectateur attend. Et il fait bien  ! Reprenons notre récit là où nous l’avions laissé. Le jeune homme viole la jeune fille. C’est ce moment que choisissent les frères d’Innocenzo pour faire enfin entendre sa voix. Car Nadia pleure. Beaucoup. Sordide épiphanie.

Et Wilma Labate de définitivement achever, et Nadia et son public en assumant les préceptes d’un réalisme bas de gamme. Filmé en temps réel le supplice paralyse. Il est l’affaire de quelques minutes, peut-être même cela se chiffre-t-il seulement en secondes. Car comment compter quand le va-et-vient non consenti offusque les sens du spectateur ? Peut-être le cynique parviendra-t-il encore à ironiser : tout ça pour ça.

Et les autres  ? Que faire de cette violence brute, dégueulasse, bien trop grande pour le corps d’une gamine qui a mal choisi son moment pour enfin apparaître à l’écran  ? Que faire de cette violence trop grande pour les yeux, les oreilles, le cœur d’un spectateur ou bien démuni, ou bien achevé pour la énième fois  ?

Déconstruire pas détruire

Comment représenter les violences sexuelles au cinéma sans penser leur réception  ? Car le cinéma, familier de la démesure par ses jeux d’échelles en salle, est aussi une affaire d’impressions. Lors de la projection, invariablement le public se scindera en deux. D’un côté, ceux et celles à la chair heureusement préservée. De l’autre, celles et ceux pour qui cette violence revêt quelque chose de tristement commun. Quand les larmes de ces derniers voudraient rejoindre celles, sonores, de Nadia, la pudeur suffoquée des autres les fera respirer un grand coup.

Dans tous les cas, le public acculé est désarmé par le procédé cinématographique à l’œuvre, qui voudrait effacer le point de vue. La coïncidence entre le temps de la torture et le temps filmique n’est ici pas utilisée à des fins racoleuses. Mais, insérée dans une narration qui ne fait pas grand cas de la rencontre entre Nadia et le jeune homme, elle acquiert un statut ambivalent. Bien sûr, le public condamnera moralement cette violence. Mais sans temps morts, sans ellipses, sans possibilité de mise en récit de l’agression, il sera bien en peine de sortir de ce champ moral. Le film évacue les conditions matérielles d’une telle violence, il exclut le politique et en ce sens renvoie le viol à un événement anodin, presque à une question de malchance.

L’objection faisant du cinéma un moyen d’objectivation de ces violences pour les rendre compréhensibles à un large public, ne tient ici pas la route. Les mots, les larmes, l’immobilité de Nadia nous signalent sans équivoque sa lucidité. Elle, comme nous, sait ce qu’elle est en train de vivre.

La salle est le lieu de rencontre d’expériences silencieuses qui, parfois honteusement, parfois glorieusement, reconnaissent une image à la mesure de leur puissance. Mais lorsque l’écran ne peut plus même contenir la violence démesurée de ce qui est représenté  ? C’est cette dite violence qui met le cinéma échec et mat.

Faux départ

Il y a définitivement un problème éthique et esthétique posé par la question de la représentation du viol au cinéma. Et le film de Wilma Labate aurait pu encore, malgré ce début destructeur, emprunter un chemin le prenant en charge. Que sont en effet quinze ou vingt minutes sur quatre-vingt-dix de film  ?

Wilma Labate saisit, à la suite du viol, non sans une certaine justesse, l’impossible retour à une vie au rythme violemment banal. Les regards de Nadia prennent alors le relai d’une parole de toute façon absente de sa cellule familiale. Comme une chanson n’est pas seulement faite de paroles, mais aussi de musique, La Ragazza ha volato, s’illustre par le rythme imprimé par ses silences. Nadia voudrait parler, mais elle ne le peut pas. Il l’a menacée. Et surtout, définitivement, elle a quitté le référentiel commun. L’étreinte impromptue qu’elle imprime à sa sœur, dans une scène bouleversante, est trop intense, trop longue. Son silence excède une temporalité devenue étrangère.

Mais pour les scénaristes, il n’est pas question de quitter la grille de lecture trop longtemps. Car Nadia est enceinte de son violeur. Papa la somme de «  prendre rendez-vous au plus vite  ». Maman acquiesce. Nadia leur assure ne pas connaitre le père. Cut. Son corps s’est métamorphosé. Elle est enceinte d’au moins six mois. Sa grossesse est désirée a posteriori. La suite du film s’emploie à suivre les aléas de la grossesse de Nadia, son accouchement, avant de conclure trois ans plus tard sur son emploi du temps éreintant de mère seule (heureusement aidée par ses parents).

Apprendre à parler

Exit la question du viol. Nadia s’est réaccordée au rythme de la Vie par la grâce de celle qu’elle s’apprête à donner. Car il faut bien faire du beau avec du laid, non  ? C’est du moins ce que semblent suggérer les scénaristes de La Ragazza ha volato, les frères d’Innocenzo. Présupposé qui pourrait tout à fait s’entendre si la question de la violence initiale n’était pas complètement évacuée à partir de ce moment.

Zéro. C’est le nombre d’occurrence du mot «  viol  » au cours des quatre-vingt-dix minutes de film. Pas même un synonyme éloigné. Que faire de cette violence muette dont le silence se répercutera lors de l’échange organisé à l’issue de la séance à laquelle j’ai assisté. Pourquoi personne n’a su prononcer le mot «  viol  »  ? Il semble que c’est à parler que nous devons apprendre. Pas à voir.    

Comment interpréter ce vide  ? Que penser d’un film écrit par deux hommes faisant d’une victime à la douleur étouffée l’héroïne d’un récit d’apprentissage  ? Apprentie adulte, apprentie femme. Frappé d’amnésie, le film recommence là où la vie de Nadia s’est temporairement arrêtée. Réduit à un événement initial, le viol est le point de départ d’une nouvelle intrigue. Et Nadia n’est qu’un ressort de plus, doublement dépossédé  : de son corps et de la maîtrise du récit de ce qui lui est arrivé. Privée de mots pour dire, la jeune fille ne peut se réapproprier une violence vraisemblablement pas si importante.

À quoi bon ?

Et malgré sa grammaire réaliste, La Ragazza ha volato n’interroge jamais les rapports de pouvoirs à l’œuvre dans les violences sexuelles. Pour le film, le viol est la condition de possibilité d’un autre récit. Pour la victime, il en est l’aboutissement. Et tout cela est dangereusement banal.

Que retirer de cet enchâssement des récits, sinon que le viol s’apparente indirectement à un rite de passage  ? Peut-être les frères d’Innocenzo ont-ils le luxe de pouvoir s’accorder ce macabre cynisme. Les statistiques énoncées plus haut pourraient leur conférer cet obscène crédit. Mais le cynisme est l’apanage de ceux qui ont les moyens de regarder de haut ce qui les désole. Plus modestement alors, une question fondamentale demeure  : qui est légitime à raconter ces récits de violence  ? Une intuition seulement. Si la réponse est souvent complexe, lorsque l’éternelle prétention à l’universalité du créateur masculin s’en mêle, le doute ne subsiste jamais bien longtemps.


[1] Rapport d’enquête « Cadre de vie et sécurité » 2019  : Rapport d’enquête « Cadre de vie et sécurité » 2019 / L’enquête Cadre de vie et sécurité (CVS) / Interstats – Ministère de l’Intérieur (interieur.gouv.fr)

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