LITTÉRATURE

« La Cavalière » – Utopies de gauche

La Cavalière
© éditions POL

Prétextant tirer le portrait d’une ancienne collègue prof radiée puis réintégrée de l’Éducation Nationale pour sa manière d’enseigner, Nathalie Quintane raconte, dans un récit surprenant, les utopies de son époque.

Faites attention, ce livre n’a pas de sens. Nathalie Quintane met en garde son lecteur avec malice dans un paragraphe, mi aveu mi clin d’œil quant à sa drôle de manière de fonctionner. Dans ce récit sur «  la cavalière  », pas de repère temporel, pas d’indices, il faudrait s’accrocher. Alors, joyeusement, on passe des révoltes de feu les années 70s aux manifestations des Gilets Jaunes, en passant par les ambitions d’une certaine gauche de l’époque qui croyait voir émerger une société moins autoritaire, en vain. De ce texte foutraque qui n’a pas d’autre fil conducteur que le «  stream of conciousness  » de l’autrice elle-même, se dégage une certaine harmonie.

Au départ, le scandale autour de Nelly Cavallero, prof agrégée et de gauche (un détail important), qui croit fermement à toutes les utopies de l’époque. En classe, l’intéressée imagine des pédagogies alternatives, parle à ses élèves de santé sexuelle, souhaiterait voir l’avortement devenir un vrai sujet dans le débat public, monte même dans la voiture des inconnus qui la prennent en stop – pour discuter, et coucher avec ses chauffards (chacun ses lubies). Mais Nelly, élégante et originaire de Paris – en supposée opposition avec les provinciaux – enseigne désormais dans une petite commune du Sud de la France, où la plupart des gens sont encore, disons-le, conservateurs pour l’époque. Une polémique éclate rapidement autour d’elle, on l’accuse de corrompre la jeunesse.

Les rêves d’avant

Comme expliqué plus haut, l’histoire de Nelly est avant tout un prétexte à la méditation, sur divers sujets qui ont fragmenté la société, la gauche en général et le corps enseignant en particulier, ces cinquante dernières années. Au fil des lignes, Nathalie Quintane se prend à rêver d’une école plus juste et moins autoritaire, dans laquelle les élèves ne seraient pas conditionnés à obéir et à se taire du matin au soir. Une école qui apprendrait d’autres choses que la seule discipline. Et, dans le même temps, imagine une société civile qui rêverait d’autre chose que d’être disciplinée par le travail.

« Il y a des lettres, dans tous ces courriers de dénonciation, où s’expriment, frappantes, la rage et la crainte du bon parent qui voit arriver jusque chez lui, dans le bon lycée de sa bonne ville, les turpitudes de Mai et un autre monde. (…) Maintenant les limites sont largement dépassées. Il s’agit d’un travail de destruction et de déboussolage […] une insulte à la liberté […] plainte à l’encontre d’un professeur dénaturé qui détruit nos enfants pour la vie (…) »

Nathalie Quintane, La cavalière

Si ce regret fait écho aux ambitions portées par les soixante-huitards, certaines revendications résonnent cruellement avec l’actualité récente. L’autrice cite en exemple ces lycéens, que des policiers ont forcé à se mettre à genoux, mains derrière la tête, qui ont inspiré au journaliste David Dufresne le titre de son film «  Un pays qui se tient sage  », en référence à la réplique d’un des policiers, qui s’exclame après avoir mis les enfants à genoux  :  «  Voilà une classe qui se tient sage  ». Entre 1970 et 1971, l’Éducation Nationale radie massivement ses profs, ceux qui prônent une pédagogie alternative, plus empathique, qui invite à l’autonomie des individus. Certains, comme Nelly, seront réintégrés ensuite. Mais ne s’en remettront jamais vraiment.

Débats d’école

En plus de réactualiser l’imaginaire d’une gauche qui s’autorise encore à proposer sa propre vision de l’histoire et du monde, Nathalie Quintane porte avec ce texte, une réflexion sur les vertus émancipatrices de l’école. Les études sont-elles le lieu de la formation de citoyens libres et éclairés auxquels l’on apprendrait l’indépendance et l’autonomie de la pensée  ? La romancière pose la question, interroge la pente que nous prenons actuellement, celle d’un lieu austère qui se refuse obstinément aux pédagogies alternatives et vise moins l’éducation des citoyens que la formation de futurs travailleurs.

Ce débat, classique mais peu audible en ces temps de campagne présidentielle, doit pourtant avoir lieu. Et contribue à rendre ce texte d’autant plus juste qu’il est nécessaire.

La Cavalière de Nathalie Quintane, éditions P.O.L, 15 euros.

Auteur·rice

Journaliste

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