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LE FILM CULTE – « Série Noire » : Écorcher sa vie en beauté

Série noire
© Gaumont

Tous les mois la rédaction de Maze célèbre un classique du cinéma. Après Ève (1950) de Joseph L. Mankiewicz, place à Série Noire (1979), d’Alain Corneau.

Film désormais culte mais à l’accueil initial mitigé, Série Noire dépeint le portrait d’une humanité torturée. Alain Corneau décide ainsi d’adapter le roman de Jim Thompson, Des cliques et des cloaques, sur grand écran, en tandem avec Georges Perec. Au-delà de l’écriture, c’est l’accord de Patrick Dewaere pour jouer le rôle principal qui a décidé du lancement du projet. Le film, tourné en 6 semaines avec un budget serré, explore finement les éléments dystopiques omniprésents dans notre réalité.

Dans un terrain-vague abandonné, un homme se fige, seul, à côté de sa voiture. Avec sa main, il forme un pistolet, et pointe un ennemi invisible. Soudain, il fredonne une chanson, esquisse quelques pas, entame une danse innocente. Face à lui, une femme invisible, qu’il tient par la taille. Dans toute sa folie, Franck Poupart est l’âme de Série Noire.

Série Noire
Patrick Dewaere © Gaumont

Du fait divers à la peinture sociale

En réécrivant le roman de Thompson, Corneau et Perec transposent l’histoire de l’Amérique des années 50 au coeur de la France quelques années plus tard. Vendeur en porte à porte rêvant d’une autre vie, Franck Poupart mène une existence monotone au sein de laquelle règne le désordre. La difficulté de la situation gangrène son mariage, ses ambitions et son travail. La rencontre avec Mona, jeune femme exploitée par sa tante vient bouleverser cette vie en demi-teinte. Alors qu’entre les deux protagonistes naît une histoire d’amour menée par l’absurdité de leur rencontre, commence pour Poupart une lente descente aux enfers. Entre meurtres, arrestations et vols, Série Noire livre un portrait policier et parodique de la France de la fin du XXème siècle.

Le décor du long-métrage est une mosaïque de tristesse et de banalité, piquée de chômage, pauvreté et de malaise social. Le film présente un état de crise latent, qui se ressent à chaque minute, et qui semble envahir et contaminer ses protagonistes au fur et à mesure du déroulement de l’histoire. C’est une société imprévisible, cruelle, hypocrite et qui ne pardonne rien qui est présentée, et qui roule sur les personnages comme une vague gigantesque. Si ces derniers alimentent la tension du scénario, la réciproque est également vraie. Que ce soit dans les images choisies, les couleurs et les nuances, ainsi que la bande-son, c’est une véritable fresque sociale qui nous est présentée. Une fresque absurde et pourtant tristement réelle, grise, aux personnages de mille couleurs. Une fresque humaine, finalement, mais de l’humain dans toutes ses contradictions, ses tares, ses espoirs déçus et ses illusions perdues.

Série Noire
Patrick Dewaere et Myriam Boyer © Gaumont

Cette histoire est une histoire simple, dans laquelle il n’y a pas de bon, de mauvais, de vertueux ou de pêcheurs. C’est une histoire qui pourrait être un simple fait divers tout comme un chef-d’oeuvre, comme c’est ici le cas. Et c’est au travers de cette dualité, cette ambigüité, frôlant constamment la réalité, que Série Noire est un parfait témoin de son époque.

Un scénario habité par son protagoniste

Si le film est désormais considéré comme une oeuvre majeure du cinéma français, c’est en partie grâce à l’interprétation de Patrick Dewaere. Fantasque, lunatique, déchiré, celui que l’on surnomme « Poupé » n’a aucune sensation de la réalité. Ou bien est justement le plus humain d’entre nous. Cette palette aux mille nuances, Dewaere l’a comprise, intégrée, adoptée. Se dédiant entièrement à son personnage, l’acteur n’hésite pas à mêler réalité et fiction. Il puise ainsi dans ses propres démons pour habiter le cerveau brûlant de son alter ego. Son engagement lui vaut des transformations physiques impressionnantes. Nous pensons notamment à une perte de poids de plus de dix kilos en quelques semaines, et une plongée totale dans l’univers de Corneau. Ce rôle constitue pour lui un tremplin dans sa carrière, et l’accomplissement du travail d’une vie.

A l’écran, Dewaere est hypnotique, omniprésent, hantant chaque scène de son aura dispersée et fantomatique. Il joue avec perfection de sa réputation « d’écorché vif ». Il la met au service de Poupart et de sa furie de vivre plus, vivre mieux, vivre haut. Ainsi cet homme, qui sera considéré comme un anti-héros de sa génération habille le long-métrage d’une ombre menaçante et pourtant irrésistible. C’est ce parfait mélange entre sensibilité et indécence qui a séduit Dewaere, le menant à accepter ce rôle. Dans une interview au magazine Première, il déclare : « Moi, je dis souvent que, faire quelque chose de bien, ça ne m’intéresse pas. Ce que je veux, c’est faire quelque chose de génial. Enfin, quelque chose qui ne fasse pas simplement que les gens soient contents, mais ahuris. Voilà ce que je cherche  : l’ahurissement. Chacun son truc, hein  ! »

Série Noire
Patrick Dewaere © Gaumont

Ahuri, le public, ahurie, l’équipe du film, ahuri, le monde. La prestation de Patrick Dewaere choque et submerge tant à son époque qu’aujourd’hui. On trouve dans cette forme de conscience et d’identification les éléments essentiels à un acteur de talent. Il vit son personnage jusqu’à se tromper lui-même, tant l’illusion cinématographique en devient saisissante.

Pourquoi, Mona, pourquoi moi ?

Si la prestation de Dewaere est à saluer debout et à deux mains, il s’agit également de reconnaître l’importance des relations humaines au sein du film. Que ce soit pour le rôle de Jeanne (interprété par Myriam Boyer), la femme de Poupart, ou bien Staplin (Bernard Blier), le chef de ce dernier, ces protagonistes secondaires sont essentiels dans la construction du personnage principal. Ils représentent la vie passée de Poupart, celle qu’il essaye de fuir mais qui ne cesse de le rattraper. Celle faite de désillusions et d’obligations, et qui représente si bien cette existence grise et monotone. Et ensuite, il y a évidemment Mona. La jeune femme de 16 ans, interprétée par Marie Trintignant (âgée elle aussi de 16 ans), est à l’inverse des autres le symbole de la vie d’après.

Série Noire
Patrick Dewaere et Marie Trintignant © Gaumont

Il est néanmoins absolument exclu d’idéaliser leur relation. Dans un contexte comme celui de notre société actuelle, elle est le symbole de l’intégration par la femme d’un mode de vie soumis aux hommes, et d’une violence malheureusement trop répandue. Mais encore une fois, Série Noire est une critique. Une ode à l’horreur humaine et à ce que la société peut faire de nous. Finalement, aussi bien Poupart que Mona ne sont que deux plumes dans un tourbillon. Deux êtres en manque d’amour, le coeur sur la main et la main dans la poche.

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