CINÉMA

« Au Crépuscule » – Pessimisme méthodologique

©Shellac

Pour son nouveau long métrage, Au Crépuscule, Sharunas Bartas s’attèle au genre du film historique. D’emblée pourtant, il place son film à l’écart du geste héroïque. Le cinéaste met en lumière les contradictions et apories d’une situation historique complexe, privée du héros.

Lituanie, année 1948. Malgré la fin de la Seconde guerre mondiale, une bataille continue de structurer la vie des habitants de la campagne lituanienne. Depuis 1944, la Lituanie est sous domination soviétique. Contre le processus de soviétisation de la société lituanienne, certains ont fait le choix de résister. Ils s’organisent au sein d’un mouvement partisan armé et invisible. De la forêt désolée aux terres glacées des paysans, la vie s’organise autour d’une volonté  : renouer avec une liberté confisquée et une identité effacée.

Le jeune Unté cherche un sens à la violence tacite qui l'entoure ©Shellac
Le jeune Unté cherche un sens à la violence tacite qui l’entoure ©Shellac

C’est cette voie quasi métaphysique que semble emprunter Sharunas Bartas pour sa première incursion dans le genre historique. Un public habitué aux grandes abstractions silencieusement pessimistes, voire nihilistes, du cinéaste aurait pu se retrouver désarçonné face à un genre cinématographique qui place souvent l’action au cœur de sa mise en scène. Un tel public renoncera vite à cette inquiétude  : le réalisateur s’émancipe alégrement des attendus du genre.

Dans ce cadre, Sharunas Bartas s’attache au sort du jeune Unté (Marius Povilas Elijas Martinenko), fils d’un paysan allié aux Partisans, Jurgis Pliauga (Arvydas Dapsys). Tout en plans fixes et longs, le réalisateur scrute les tensions internes à une situation qui place cette famille au carrefour d’intérêts contradictoires. Pliauga, par adhésion idéologique, soutient les «  Frères de la forêt  ». Il les accueille dans sa ferme la nuit tombée et leur fournit des vivres. Malgré la menace coercitive du régime soviétique, le vieil homme prend parti pour ceux et celles qui disent lutter pour préserver l’identité lituanienne.

Devoir de choisir

Sharunas Bartas prend le temps de déplier les enjeux de ce dilemme moral qui prescrit tacitement à chacun de prendre position pour l’un des deux camps. C’est cette tension, insoutenable, qui traverse le fils de Pliauga, Unté.

Dans la première partie du film, le jeune homme est un spectateur passif d’une vie sociale qui s’organise autour de cette prise de position. Sans la comprendre, il perçoit la douleur d’une famille ayant perdu un fils, un mari, assassiné par les partisans pour suspicion de trahison. Sans le comprendre, il accepte le mensonge d’un père prêt à dénoncer son employé pour satisfaire le régime soviétique. Le regard de Unté met au jour l’effondrement d’un système de valeurs commun. Chaque parti produit son lot de souffrances et d’absurdités.

Perdu dans un cadre qui fait la part belle aux plans d’ensemble, il erre dans les ruines de l’édifice moral. Unté est à la recherche d’un sens à donner à la violence qui l’entoure.

Dans la deuxième partie du film, Sharunas Bartas s'attache à cerner le quotidien des « Frères de la forêt » ©Shellac
Dans la deuxième partie du film, Sharunas Bartas s’attache à cerner le quotidien des « Frères de la forêt » ©Shellac

Le film s’installe au creux du silence d’une campagne marquée par des exactions nazies qui demeurent hors cadre. Sharunas Bartas y compose sa mise en scène sous le patronage d’un pessimisme tenace. Même lorsque le film bascule dans sa deuxième partie pour suivre le quotidien et l’organisation des Partisans, il se refuse à toute idéalisation du mouvement. Trahisons, exécutions sommaires et autres petits arrangements bien loin de viser un idéal universel libérateur, sont exposés sous la lumière désabusée du directeur de la photographie, Eitvydas Doskus. Au crépuscule, les hommes ne sont ni traîtres, ni héros. Leurs actions dessinent des ombres que beaucoup aimeraient voir disparaitre la nuit venue.

Au crépuscule des hommes

Sharunas Bartas bâtit sa mise en scène avec une grande rigueur. Elle embrasse la complexité d’une situation qui enjoint pourtant chaque homme à évacuer tout équivocité de ses actions. A tel point que le cinéaste semble être parvenu à un point critique de son œuvre  ; le film apparaît presque comme un édifice théorique qui manque sa cible par défaut d’empathie. Sharunas Bartas est parvenu à fonder une forme de pessimisme méthodologique, écrasant toutes les aspérités de ses personnages.

Il fait toutefois un écart à cette règle, lors d’une séquence dans laquelle il effleure la grâce. Un soir, le jeune Unté rompt le silence fonctionnel de la maisonnée. Il interroge son père sur ses origines, est-il un «  bâtard  » comme certains le prétendent  ? Pliauga renonce à son principe («  Il vaut mieux ne pas savoir  »). Il avoue. Il parle. Longtemps. Il pleure.

Unté et Pliauga
Le clair obscur au cœur de l’intime © Shellac

C’est dans cet écart à sa méthode que le film de Sharunas Bartas trouve grâce aux yeux d’un spectateur autrement complètement tenu à l’écart. En investissant, brièvement, la sphère de l’intime, dans toute sa complexité et ses douleurs, le cinéaste renonce momentanément à la maîtrise. Dans un magnifique clair-obscur, avec Pliauga, il hésite, bégaie et capitule face à un événement qui déborde toujours d’un cadre trop bien maitrisé.

L’incursion étonnante de ce bref rayon d’humanisme n’éclaire pas pour autant le film d’une lumière plus chaleureuse. Très vite, Sharunas Bartas reprend le contrôle et avance logiquement vers la libération d’une violence d’abord psychologique donc, puis physique.

Toutes les pièces ont été posées, la fin apparait alors inéluctable. Demeure une question  : le crépuscule de Sharunas Bartas est-il l’aboutissement ou le point de départ de la lumière  ?

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