CINÉMA

Rencontre avec l’équipe et les acteur.ice.s de Représentrans

Au mois de mars dernier et à la suite d’un sondage qui visait à rendre visible les acteur.ice.s trans et non-binaires en France, Gabriel Harrivelle et Charlie Fabre ont fondé Représentrans. Nous avons rencontrés Charlie Fabre, Yaz Sane, Scarlett Kevhoney et Eli Roy, tous.te.s les quatre acteur.ice.s dans l’annuaire, afin de discuter de la nécessité de créer de nouvelles représentations et repenser celles existantes des personnes trans et non-binaires au cinéma et dans l’audiovisuel.

Charlie Fabre, co-fondateur, consultant pour Représentrans et chercheur en études trans nous a expliqué la genèse du projet et les activités de l’annuaire. Il a pour but de faire changer la représentation médiatique des personnes trans. «  Pour essayer d’apporter notre aide à ce travail monumental, on passe par de l’écriture théorique (sur le cis gaze, sur les chiffres des représentations…) ; du travail en tant que consultant.es auprès des productions, que ce soit pour le casting, l’écriture, l’image, la communication, ça peut parfois être tout, parfois une partie seulement ; on est joignable par toute personne soucieuse de représenter des personnes trans et qui se pose des questions sur le sujet en gros. » 

Le pilier de l’activité de Représentrans est son annuaire qui permet de recenser les personnes intéressé.e.s, d’organiser. Mais aussi de valoriser les profils pour faciliter ce travail de prise de contact entre les talents de l’annuaire et les porteur.euse.s de projets artistiques.

Charlie Fabre rappelle que le travail des fondateur.ice.s de Représentrans n’est pas un travail d’agent.e mais de relais des profils et d’accompagnement des artistes «  On s’occupe de toute la partie technique notamment. Quand on reçoit des annonces on les partage. De l’autre côté, iels nous partagent aussi des trucs et iels savent que s’il y a un problème dans le cadre de leur taf (scénario pas hyper respectueux, transphobie sur le plateau…) iels peuvent passer notre contact à la production ; » Représentrans encourage ainsi les personnes qui viennent chercher des talents dans l’annuaire pour leur projet à faire appel à ses fondateur.ice.s afin de s’assurer que les projets sont bienveillants à l’égard des artistes.

Concernant l’avenir de Représentrans, l’équipe souhaite continuer de s’auto-former afin de proposer un accompagnement nécessaire à la progression des représentations. Dans les mois à venir, l’annuaire devrait être développé et s’ouvrir à d’autres postes qu’acteur.ice.s. «  L’idée c’est bien sûr de mettre en avant des profils variés et de permettre aux productions de personnes cis (dominantes dans l’industrie) de trouver des personnes trans et de ne plus se cacher derrière l’excuse de la difficulté à trouver quelqu’un.e. Mais il s’agit aussi de permettre aux personnes trans et non-binaires qui souhaitent réaliser des projets en non-mixité de pouvoir trouver leurs futures équipes via ce site !  ».

Mosaïque et portraits réalisées pour la sortie de l’annuaire Représentrans

Rencontre avec Yaz Sané, Scarlett Kevhoney et Eli Roy

Pouvez-vous vous présenter et nous parler de vos parcours artistiques  ?

Scarlett Kevhoney  : Alors pour expliquer un peu mon parcours, j’ai suivi une formation littéraire en art et danse. Après par rapport à ce parcours là j’ai fait beaucoup de choses. J’ai été mannequin, j’ai fait deux trois petites pubs. J’ai fait aussi beaucoup de castings dans le cinéma pour lesquels mon profil était, comment dirais-je «  difficile pour le marché français  ». On va dire ça comme ça. Entre temps, j’ai obtenu récemment mon diplôme de droit et j’ai été Miss Trans Caraïbes en 2020. Et je participe à Miss Trans World 2022.

Yaz Sané  : J’ai commencé mon parcours artistique par la danse quand j’étais très jeune. J’ai fait d’abord de la danse classique. En grandissant j’ai pu découvrir d’autres arts, j’ai fait du hip-hop et je faisais des petits cours de théâtre, des stages, dans mon école, pendant les vacances, dés que je pouvais. Ensuite je suis rentré.e en cours aménagés, donc je faisais de la danse tous les jours. Après le lycée j’ai été pris.e dans la comédie musicale Les Dix Commandements, pendant un an. J’ai pu avoir une expérience professionnelle de danseur, acteur. Après je suis parti.e deux ans à New-York pour me former à la Joffrey Ballet School où on avait des cours de théâtre, de chant, d’anatomie. C’était très complet. J’ai aussi fait un semestre à The Barrow Group Theatre.

Eli Roy  : J’ai fait du théâtre au collège et en option au lycée aussi pour le bac. Après j’étais en prépa littéraire et j’ai fait une fac de lettres. Entre temps je suis parti en Erasmus à Dublin, c’était trop cool  ! Allez à Dublin  ! Après je suis rentré au conservatoire de théâtre de Bordeaux où j’ai fait une formation d’un an. Et là cette année je prépare des concours pour rentrer en école supérieure de théâtre. Car je veux continuer ma formation de théâtre et que je n’ai pas fait d’école spécifique à part le conservatoire. C’est plutôt le métier de comédien qui m’intéresse.

Comment est-ce que vous avez entendu parler de Représentrans  ? Qu’est ce qui vous a donné envie d’intégrer l’annuaire et que signifie ce projet pour vous  ?

Yaz Sané  : J’ai entendu parler de Représentrans par Gab (Gabriel Harrivelle) qui est un des initiateur.ice.s du projet Représentrans. Je lui avais envoyé un message sur Instagram pour répondre au sondage. Je voulais juste donner mon témoignage et ce que je disais dans le sondage, c’est aussi la raison pour laquelle j’ai rejoint Représentrans. Très peu de personnes me ressemblaient. Déjà en tant que personne racisé.e et en tant que personne queer. Je vois des personnages auquel je peux m’identifier, il y en a, mais ils sont très rares. C’est pour ça que je veux être acteur et que j’ai rejoint Représentrans. C’ est important que nos histoires soient racontées par nous et pour nous et pas seulement pour un public cisgenre  et hétéronormé, qu’on ait plus de diversité dans nos profils.

Eli Roy  : Vu que je suis rentré sur le projet Représentrans il n’y a pas longtemps, je n’en avais vraiment pas entendu parler à l’époque où ils ont fait le sondage. J’ai vu l’information passer sur le groupe FtM. Et ça m’intéressait trop de faire partie d’un projet qui visibilise les personnes trans et queer et qui soit fait par des personnes concerné.e.s. J’ai envoyé ma candidature et mon profil a été accepté juste après la publication des premiers profils de l’annuaire.

C’était par rapport à la polémique sur le film (A Good Man) de la réalisatrice Marie-Castille Mention-Schaar qui avait dit qu’il n’y avait pas assez d’acteur.ice.s trans en France *. Alors que c’est juste qu’on les cherche pas. J’ai intégré Représentrans pour les mêmes raisons que Yaz. Pour être vu et montrer qu’on est beaucoup d’acteur.ice.s trans, pas seulement à Paris, en province aussi, et qu’on a besoin d’être visibles. Le projet est trop cool  ! Quand on arrive sur l’annuaire on voit plein de personnes queer, et ça fait beaucoup de bien. Ce qui est cool aussi c’est la diversité des profils. Le fait que ce soit fait par des personnes concerné.e.s, on nous demande nos pronoms, que des choses super respectueuses qui font du bien.

* Dans la note d ‘intention de son film, A Good Man, Marie-Castille Mention-Schaar justifiait le choix d’avoir casté Noémie Merlant, une actrice cisgenre, pour jouer le rôle de son personnage principal, un homme transgenre, par le fait qu’ «  En France, les acteurs FtM (Female to Male) se comptent sur les doigts d’une main ». L’enquête ActoraTrans qui répondait à cette affirmation, et a donné naissance à l’annuaire Représentrans, a permis de recenser plus de cent acteur.ice.s trans et non-binaires en France.

Scarlett Kevhoney  : Pour ma part, ça a commencé pendant le confinement. Je faisais beaucoup de lives sur les réseaux sociaux. Car même si on était enfermé.e.s j’avais besoin de rester créative. Donc j’ai commencé à faire des lives sur des thématiques différentes, en écho à mon élection de Miss Trans et aussi à la sortie du documentaire Disclosure qui sortait sur Netflix. Des personnes qui ont apprécié le live que j’avais fait en juin dernier m’ont envoyé le sondage qui était sorti quelques mois après. Un peu comme Eli j’ai vu à quel point c’était bien cadré, donc je me suis dit il faut répondre, ça coûte rien, l’important c’est d’apporter sa pierre à l’édifice à son niveau. J’ai trouvé que c’était intéressant parce qu’à l’étranger, aux USA, en Angleterre et dans les pays scandinaves par exemple, on a des représentations concernées, ce qu’on a pas en France.

Pour en revenir à ma présence, je me suis dis je dois être présente parce qu’en tant que Miss je dois être présente sur un maximum de format pour expliquer que «  qui qu’on soit, on existe, on a le droit d’exister.  » Et on est dans un pays où malheureusement on a un vrai manque de représentativité ou de mauvaises représentations. Je préfère avoir un.e acteur.ice qui soit concerné.e et si on prend des acteur.ice.s qui ne sont pas concerné.e.s c’est bien d’avoir derrière des personnes qui peuvent intervenir, des consultant.e.s ou des acteur.ice.s concerné.e.s qui peuvent dire «  là tu étais trop dans la caricature  » par exemple. Donc je me suis dis, c’est une nouvelle aventure. J’ai des projets qui arrivent et ça c’est hyper intéressant comme projet. Il faut faire bouger les choses, que j’apporte ma pierre à l’édifice pour les générations d’après et les générations actuelles aussi.

Qu’avez-vous pensé du traitement médiatique et de la couverture presse qui a été faite pour le lancement de l’annuaire et le projet Représentrans  ? Est-ce que des journalistes vous avaient déjà approché pour parler du projet  ?

Scarlett Kevhoney  : Alors pour ma part j’ai trouvé qu’il y avait eu une médiatisation mais pas forcément hyper bien faite. C’est mon avis personnel. Je trouve que les gros médias auraient pu en parler, ceux qui ont vraiment une audience générale. Parce que le problème c’est que là j’ai l’impression que les médias qui sont au courant sont des médias spécifiques et engagés. Ils sont assez ouverts d’esprits, mais les gros médias qui ont une portée «  populaire  » (je n’aime pas ce terme) n’en ont pas vraiment assez parlé, ou vraiment comme une goutte d’eau qui tombait.

Et en l’occurrence j’ai été approchée par des journalistes. Après on va voir ce que ça donne, mais il faut savoir que ce sont des personnes qui m’ont contactée parce que j’en ai parlé sur mes réseaux sociaux. Je me suis rendue compte qu’il y avait beaucoup de personnes qui n’étaient pas au courant. Elles l’on découvert par mon partage sur les réseaux. Donc il y a eu une médiatisation mais je trouve qu’au niveau populaire elle n’a pas été assez large, pour le moment en tout cas.

Eli Roy  : Moi j’ai pas vu de médiatisation particulière, à part sur quelques trucs. Je viens de voir des articles sur les Inrocks et Têtu. J’ai vu la médiatisation sur les réseaux queer. Moi j’ai pas du tout été contacté par des journalistes à part toi, j’aurais bien aimé  !

Yaz Sané  : J’ai vu qu’il y avait un peu de médiatisation qui avait été faite. Après je pense que c’est Gab et Charlie qui sont allé.e.s chercher les journalistes pour qu’iels parlent de Représentrans. Et comme c’est quelque chose qu’iels font en bénévolat, iels n’avaient sûrement pas toujours la possibilité d’atteindre des gros médias. Après j’espère que ça va prendre de l’ampleur et qu’on en parlera de plus en plus. Je n’ai pas lu les articles qui ont été écrit sur Représentrans. Je n’ai pas été approché.e par d’autres journalistes non plus.

Eli Roy  : Mais par contre je trouve que ça a été pas mal médiatisé sur le réseau queer, au niveau des personnes qui sont influentes. Comme il y a Océan, Claude-Emmanuel et d’autres personnes un peu connues, ça amène de la visibilité sur les personnes qui les suivent. C’est sûr que là l’annuaire il est en train de se remplir. Et ça va prendre de plus en plus de visibilité et on espère que ça devienne un site de référence. C’est l’objectif.

Yaz Sané  : Je pense qu’il faut vraiment que ça puisse être accessible pas seulement aux personnes concerné.e.s ou à la communauté queer, mais aussi pour les personnes cishet qui font des films et qui ont besoin de caster des personnes concerné.e.s.  

Eli Roy  : Moi je suis toujours admiratif du travail de Gab, Eliott et Charlie. Leur travail est énorme  ! Le site on dirait un vrai site d’agence d’acteur.ice.s, c’est top  ! Surtout que c’est un travail bénévole.

Scarlett Kevhoney  : Justement moi je l’utilise beaucoup comme carte de visite pour le cinéma. Il est tellement bien fait que je mets juste le lien automatiquement dans mes mails, c’est devenu un mail de référence. C’est pour dire à quel point leur travail est juste incroyable et professionnel !

Est-ce qu’il y a déjà eu des retombées professionnelles depuis que vous êtes entré.e.s dans l’annuaire (rôles, projets artistiques…)  ? Et si oui qu’avez-vous pensé des propositions qui vous ont été faites  ?

Scarlett Kevhoney  : Pour ma part oui. J’ai un tournage qui a été annulé et un deuxième où je n’ai pas été prise parce qu’une autre personne correspondait plus au personnage. Mais j’ai l’impression qu’on m’a toujours considérée par rapport à ce que je pouvais apporter et avec beaucoup de bienveillance. Après il y a deux trois choses qui sont en pourparlers en ce moment, et un tournage que j’ai fait justement sur les personnes queer et racisé.e.s.

J’ai l’impression que quand on me choisit en ce moment c’est pour deux choses  : soit parce que je suis une femme trans racisée, donc ils se disent «  bon ben c’est cool d’avoir une femme qui est concernée et qui n’est pas forcément mise en avant en France.  » soit c’est pour mon côté Miss et je l’assume totalement, là plus en tant que guest, parce que ça ajoute des paillettes, mais ça montre aussi qu’il y a des concours qui existent pour des femmes et des hommes qui ne sont pas mis.e.s en avant, qu’on existe quelque soit la minorité (je n’aime pas ce terme) dans laquelle on est inclus.e.s. Donc oui il y a quelques retombées et des choses qui sont en pourparlers  !

Eli Roy  : Pour moi il n’y a pas encore eu beaucoup de retombées. Après ce qui est génial c’est que Représentrans nous envoie des offres de castings, nous relie à des annonces. Pour moi au début iels faisaient trop le travail d’une agence et je trouve ça incroyable  ! C’est trop important ce travail de lien qui est fait par les réseaux, à travers les personnes qui vont être consultant.e.s de films.

Je suis sur un groupe d’artistes et techniciens du spectacle queer et c’est le seul endroit où je pouvais trouver des annonces queer. C’est dur, ça passe que par les réseaux et quand on a pas d’agent.e c’est dur de trouver des endroits pour nous et pour nos profils. Ce qui est bien avec Représentrans c’est que ce sont des castings qui nous sont adressés en tant que concerné.e.s. J’ai pas eu de retombées pour l’instant mais j’ai été très enthousiasmé par l’arrivée de l’annuaire. C’est ce qui est cool, c’est que ça créer un réseau, on voit d’autres profils, ça donne envie de faire des projets, de rencontrer ces personnes. C’est super stimulant.

Yaz Sané  : J’ai eu un tournage mardi grâce à Représentrans, ça s’est super bien passé, l’équipe était bienveillante, il y avait plusieurs personnes trans et non-binaires sur le tournage et Gab. J’ai eu ce casting parce que Gab l’avait envoyé à plusieurs d’entre nous et j’avais choisi d’y répondre. Et là j’ai peut être un autre projet, mais c’est pareil c’est pas des projets qu’on m’a proposé à moi directement, c’est des annonces de casting que Charlie et Gab nous ont envoyé directement et c’est cool parce que ce sont des annonces qui nous correspondent. Parce que sur les site des castings tu peux chercher pendant des heures et ne jamais trouver aucune annonce qui te corresponde. Je suis très reconnaissant du travail qu’iels font et comme l’annuaire va prendre de l’ampleur il y aura de plus en plus d’opportunités pour chacun.e d’entre nous.

Pour vous tenir au courant des actualités de Yaz, Scarlett et Eli et/ou les contacter pour des projets, rendez-vous sur leurs profils sur le site de Représentrans.

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