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LUNDI SÉRIE – « Validé », le ring du rap game

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Deux fois par mois, la rédaction se dédie entièrement au « petit écran  » et revient sur une série pour la partager avec vous. Toutes époques et toutes nationalités confondues, ce format vous permettra de retrouver vos séries fétiches… ou de découvrir des pépites. Aujourd’hui, place à Validé, la dernière création de Franck Gastambide ( Pattaya, Taxi 5) pour Canal+, une première dans son genre.

Le réalisateur, qui interprète aussi un personnage important, le dit d’emblée : « Validé, que t’aimes ou que t’aimes pas , c’est la première série sur le rap français  ». Et cet argument annonce une vraie réalité. Alors qu’affluent les films et séries sur le hip-hop et le rap des gangs américains, le rap français lui, est pratiquement invisible du secteur cinématographique. Alors toute une série sur l’ascension d’un jeune de banlieue, malmené par la concurrence et sans cesse ramené aux difficultés de son milieu, à première vue, c’est plutôt Validé.

Apash, naissance d’un talent

Ou plutôt Clément (Clément Hatik), jeune dealer de la cité, qui évolue avec son trio : Brahim (Brahim Bouhlel) et William (Saïdou Camara). Il est coursier pour Mounir, le caïd de son quartier, qui l’aurait aidé quelques années auparavant. Or le deal, Clément veut s’en défaire, comme il veut se défaire de toutes ces galères. Lors d’une courses pour les locaux de Skyrock où Mastar est l’invité spécial, Clément se retrouve projeté en plein rap game et démarre sa carrière en clashant sur une impro. Grossière erreur qui lui vaudra des retombées nuisibles. Mais ainsi propulsé dans le monde du buzz où son talent éclate aux yeux de tous, Clément sous le nom d’Apash, immortalise le rêve typique des ados de son milieu. Il devient le jeune rappeur en vogue en quelques instants et la gloire lui donne des ailes, qui vont vite bruler. Car en étant projeté dans le monde du rap en France , Apash nous dévoile le mécanisme de l’industrie musicale, ses chances et ses vices. Collaborations, traîtrises, pièges et stratégies, il croise le chemin des grands et oublie de s’en méfier. Les épisodes pourchassent un héros encore gamin, assez naïf, un bon gentil qui manque parfois de ruse mais qui parvient à rebondir. C’est un jeune chanteur qui embrasse avec fougue sa chance et qui découvre peu à peu le business, la conquête de l’argent et l’instabilité agressive de son statut.

Une fresque actuelle

Validé est aussi un panorama de ce que vit la jeune génération, et plus généralement l’impact énorme des réseaux sociaux et du buzz, maître mot de la série. C’est le buzz qui gère les contrats, et le mauvais buzz qui les annulent. C’est aussi le buzz qui permet de s’envoyer des fléchettes. Lors de la sortie du premier album d’Apash, son ennemi Mastar se fait filmer armé en pleine arrestation afin de concentrer toute la visibilité sur lui. Et face au buzz, c’est le flop qui prend place. Les épisodes se répondent donc, un coup buzz, un coup flop, et un Clément au milieu qui passe de naïf à brillant.

Le scénario est vite compris et ne décolle malheureusement pas vraiment. Le fond de thriller mafieux reste superficiel. L’idée d’un tableau offrant le paysage de la banlieue parisienne devient donc le sujet principal. Mais là aussi, les déceptions s’enchaînent et une suite de clichés gêne : deal de cocaïne, grosses voitures, bijoux , bastons en boîte de nuit, bref la caricature type des rappeurs. Pourtant, Franck Gastambide a l’air d’affirmer que « ça se passe vraiment comme ça dans les cités ». Le réalisateur souhaitait se défaire du ton très humoristique de ces autres films et mettre en avant les problèmes sociaux et humains, présents à la fois en bas des immeubles que de l’autre côté du bureau de la maison de disque. La haine, la jalousie, la revanche sont des sentiments qui reviennent beaucoup, sauvés de justesse par l’amitié bienveillante des trois garçons, par leurs erreurs et leur humanité.

Un casting étonnant et une bande-son qui claque

Là où Validé surprend, c’est sur son casting incroyable. Les grands noms du rap français défilent, actuels comme de la génération d’avant : S-Pri Noir, Nino, Lacrim, Kool Shen, Soprano, Rim’K. Le choix du réalisateur est judicieux et apporte une dimension très crédible à sa création. Apash est lui-même joué par Hatik, un rappeur encore peu connu. C’est un choix stratégique qui se vaut : Franck Gastambide ne voulait pas qu’un rappeur connu s’approprie la série. Il prend donc pour ses personnages principaux deux artistes encore peu visibles sur la scène française (Moussa Mansaly aka Sam’s pour Mastar). Les profils secondaires qui gravitent autour d’eux sont interprétés avec justesse, alors que la plupart ne sont pas à ce stade des acteurs mais bien des habitants de la cité. Et ces belles interprétations sont chevillées d’une bande son assez percutante. Le rap d’Apash, bien différent de celui de Hatik hors fiction, est à la fois mélancolique et furieux. Face à lui, Karnage répond avec l’agressivité féline et sauvage de son personnage, violent et enragé. La collaboration Lacrim/Apash donne naissance au clip de Buena Noche, un clip qui pourrait très bien sortir aujourd’hui et qui renforce aussi le contexte réaliste voulu par le réalisateur.

« Oui, Validé est un drame »

Franck Gastambide ne justifie là pas seulement la fin de la première saison, qui est à la fois inattendue et brutale. Son affirmation justifie aussi tout ce qui était reproché au personnage d’Apash et à son manque de profondeur. Finalement, ce n’est pas une série sur l’artiste Apash qu’offre le réalisateur, mais une série sur le jeune Clément. Le désir est de montrer à l’écran l’ascension d’un homme dans l’univers du rap, toujours accompagné de ses démons. Et ce n’est pas ses réactions en tant que star qui restent en tête mais bien son comportement en tant qu’individu lambda, vivant les galères de tous les jours. La scène la plus marquante pour ce personnage est finalement celle du deal final, commandité par Mounir. Apash revêt à nouveau le costume du dealer et revient à ses début. C’est Clément qui accepte le go-fast et se rend jusqu’en Hollande. Face aux dealers hollandais douteux, et seul après des complications, il doit gérer lui-même l’échange. La posture imposante, le regard noir et intense encadré par les mèches bouclées, la mine d’ange a disparu et Clément pose ses yeux impassibles sur son interlocuteur. « Je n’ai rien à perdre ». Et c’est bien ici que le personnage prend toute son ampleur. Il incarne à ce moment précis ce qu’il a manqué durant tous les épisodes précédents. Cette figure complexe du rien attiré sans cesse vers le vide malgré la jouissance de voir son rêve se réaliser. Il n’avait rien à perdre , et tout à gagner.

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