CINÉMA

Re(Voir) – « Le Cinquième Élément » , Space opéra bariolé

Leeloo et Corben

© Gaumont

En ces temps moroses où nous sommes obligés de regarder le soleil de printemps briller à travers nos fenêtres et où les rues sont désertées, Maze vous propose de vous plonger ou de vous replonger dans un film de genre français à la sauce hollywoodienne. Ce film culte de toute une génération ne laisse pas indifférent. Comment pourrait-il en être autrement, lorsque son réalisateur s’appelle Luc Besson ?

Le pitch est épuré et ferait lever les yeux des plus exigeants au ciel en quelques secondes. En 1914, des extraterrestres atterrissent en Egypte pour récupérer quatre pierres de pouvoir, ainsi qu’un cinquième élément. À cause de la guerre terrienne, ces matériaux de pouvoir sont emmenés alors qu’une secte de prêtres à leur service en était la gardienne. Toutefois, les étrangers promettent de revenir dans 300 ans pour contrer le Mal. Après une ellipse de trois siècles, une boule de feu géante douée d’intelligence apparaît. Les États Confédérés américains s’empressent d’essayer de la détruire, en vain. Les Mondoshawan reviennent à temps, malheureusement pour se faire tuer par des guerriers inconnus. Les pierres disparaissent. Par miracle, un morceau du cinquième élément est récupéré pour qu’un être soit construit à partir de son ADN. Leeloo, une jeune femme dite parfaite, naît des suites de l’opération. Elle s’enfuit alors à la recherche du prêtre Vito Cornelius pour retrouver les pierres. En chemin, elle tombe dans le taxi d’un ancien militaire flegmatique et romantique, un John McClane du futur, Corben Dallas.

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Un projet plus français qu’il n’y paraît

Avec Bruce Willis en héros tête d’affiche, Gary Oldman en méchant et une Milla Jovovich toute jeune, il était difficile en 1997 de remarquer la génétique française du film de prime abord. Mais Le Cinquième Élément jouit d’une descendance typiquement locale qui a puisé son inspiration principalement du côté de la bande dessinée. En témoigne l’équipe consultante composée de nul autre que Jean « Mœbius » Giraud et Jean-Claude Mézières, le premier créateur de L’Incal et le deuxième créateur de Valérian et Laureline. Voulant rendre hommage à la SF graphique française, Luc Besson s’est grandement inspiré du père de The Long Tomorrow et du père de la saga de BD qui a anticipé Star Wars. L’intention du réalisateur, comme souvent, était mue par une volonté de mettre en images un fantasme fictionnel d’enfance pétri de références. Pour Luc Besson, il était question de transposer ses souvenirs de lecture et d’images via un space opéra coloré et fourmillant d’imagination. Du côté de la musique, Eric Serra, compositeur culte du Grand Bleu, revint pour illustrer musicalement ce space opéra. En résulta une bande-son parfaite, traversée par des sonorités vocales et industrielles du plus bel effet.

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Une direction artistique improbable

Pour donner vie à sa vision déjantée du space opéra, Besson convoqua Jean-Paul Gaultier pour les costumes. Additionnés aux visuels des génies français de la bande dessinée et au script farfelu du réalisateur, les habits des personnages marquent durablement par leur aspect ridicule mais aussi profondément bien ancrés dans leur univers. On se surprend à accepter leur existence, voire à envisager de les porter, du moins pour certains. Les ensembles du personnage de Ruby resteront parmi les plus hilarants. Pour illustrer la diversité ethnique, culturelle et stylistique de la fourmilière qu’est devenue la Terre, le styliste français use de tous les matériaux possibles ainsi que de toutes les couleurs pour donner vie à un défilé de mode arc-en-ciel. Du côté des décors, l’univers du film se pare de l’esprit décrit par Mœbius : un univers bigarré et foisonnant, des métropoles remplies de voitures volantes, des aliens, etc. Tout est fait pour installer le spectateur dans un monde cosmopolite où la vie vient aussi d’ailleurs.

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Une palette de personnages sensationnels

Regarder Le Cinquième Élément, c’est ouvrir une boîte de crayons de couleurs. Chaque persona dispose d’une personnalité propre très travaillée. Sur le fil du rasoir, le rocambolesque jongle toujours avec le tragique. Évoluant au sein de cet univers dualiste, les personnages déploient des facettes très marquées. Luc Besson ne s’encombre pas d’un scénario lourd mais fait preuve d’une générosité exaltante au niveau des détails alloués à ses personnages. Corben est un conducteur malchanceux sans arrêt menacé de perdre son permis et qui essaye d’arrêter de fumer, Zorg semble avoir une jambe artificielle et apparaît souvent sous une auréole, Leeloo affiche toujours un air enfantin et se déshabille sans crier gare du fait de son innocence, etc. Cela se remarque également pour les rôles secondaires qui montrent des caractères, des tics ou des facettes mémorables, même pour de simples figurants. Les hôtesses de Fhloston Paradise sont toutes différentes, David, l’apprenti de Cornelius, sursaute sans arrêt à chaque apparition et s’avère être de nature extrêmement peureuse, Ruby agit comme une diva. Cette diversité enrichit le film d’une aura particulière qui n’avait jamais eu d’équivalent, et qui n’en aura pas par la suite. Au milieu de cet opéra fluorescent où le mal et le bien se croisent, où le manichéisme s’assume, les personnages vivent à fond la caisse comme s’ils étaient conscients d’évoluer dans un film, comme s’ils sortaient tout droit d’une bande-dessinée.

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Un travail d’orfèvre qui côtoie les étoiles

Que l’on aime ou pas son histoire ou son style, Le Cinquième Élément ne peut pas être taxé de long-métrage médiocre. Il est le summum même du divertissement de qualité. Luc Besson a réalisé un travail remarquable qui fait passer les deux heures de durée aussi vite qu’une course en taxi aux côtés de Corben. Tout est parfaitement ficelé et pensé pour une fluidité narrative et rythmique étonnante. Le montage, rapide et virtuose, met à profit le côté action et comique. Le réalisateur use de procédés narratifs peu courants pour dynamiser son récit comme les dialogues superposés. Des boucles évènementielles à effet rebondissent et se rejoignent en temps voulu pour rendre le film parfait à tout point de vue. Nous pourrons citer par exemple des détails astucieusement choisis comme les allumettes de Corben qu’il ne cesse de gaspiller tout au long du film pour au final n’en avoir plus qu’une seule pour sauver le monde, ou encore la malchance de Zorg qui par deux fois croira mettre la main sur les pierres avant d’être désappointé. Ces deux personnages ennemis ne se croiseront d’ailleurs jamais dans le film, alors que Zorg est l’employeur de Corben, qu’il licenciera par ailleurs. Tous ces petits détails croustillants enrichissent l’œuvre pour un résultat sensationnel.

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Ce souci du détail font du Cinquième Élément un film culte par excellence. Les dialogues hilarants, les situations burlesques, l’univers chatoyant, tout est fait pour marquer son genre, en bien ou en mal. Et c’est là que Luc Besson fera fort, avec une audace sans aucune frilosité. Cette décomplexion dans la science-fiction arriva au bon moment, à la fin d’une décennie quelque peu embourbée dans un cinéma de genre qui manquait de sursaut. Il serait difficile de citer toutes les scènes mémorables tant le film en regorge, que ce soit la course-poursuite en taxi, la présentation du ZF-1 ou la scène de combat sur le bateau. Mais la scène intemporelle restera bien évidemment la fameuse scène de l’opéra, l’obsession originelle de Besson, avec la diva alien Plava Laguna. Avec sa prestation en deux parties diamétralement opposées, d’abord le chant classique puis la version groovy, le film démontre sa maestria de mise en scène. Mais Le Cinquième Élément c’est aussi une imagerie pop et colorée accompagnée de citations célèbres que les fans adorent, comme le « Aziz lumière ! » du professeur Pacoli, le « Je suis très désappointé » de Zorg, le « Multipass ! » de Leeloo ou encore le « Green » de Ruby. C’est d’ailleurs probablement un des seuls films à regarder en français jusqu’à la fin de ces jours tant le doublage était à cette époque stratosphérique.

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Le Cinquième Élément ou l’anti-film de SF intello

Au-delà de son caractère profondément décomplexé, le film marque un réel tournant dans la manière d’approcher la science-fiction au cinéma. À cette époque, beaucoup des films de SF s’étaient tournés vers une approche soit obscure et nihiliste, soit parodique. Pour le premier pan, presque tout a découlé du légendaire Blade Runner, dont l’imagerie virtuose a résonné à travers Ghost In The Shell, Dark City ou encore Matrix. Pour le deuxième pan, l’idée était de dénoncer ou de déconstruire les conventions comme dans Starship Troopers ou Mars Attacks !. Mais quid de la libération artistique et du je-m’en-foutisme ? Notre film du jour s’est imposé comme tel face à des mastodontes cérébraux comme Bienvenue à Gattaca, L’Armée des 12 Singes ou encore Contact. Mais au fond, c’est bien face au taulier du genre déjà cité, Blade Runner, que Le cinquième Élément a souvent été comparé, sans doute pour mieux le rabaisser. Si le premier a effectivement instauré l’âge des voitures volantes au sein d’une ville saturée, la comparaison s’arrête ici. Car l’inspiration du film de Besson tire son énergie du jaillissement visuel, de la lumière, de l’absurde, du rire, de l’explosion et du montage rapide, pas de la réflexion ni de la contemplation. Les moments émouvants ne sont pas aux abonnés absents, mais rien n’est plus rafraîchissant que de voir Leeloo tataner ces hideux mangalores sous le chant pop-rock de Plava Laguna. Contrairement à la mélancolie douloureusement somptueuse du film de Ridley Scott, le film de Luc Besson nous donne envie de vivre au XXIIIème siècle, malgré la pollution qui se cache dans les bas-fonds.

Le Cinquième Élément reste à ce jour la seule itération tout support confondu de ce qu’on aimerait voir décliné en licence. Pas une série, pas une BD ni une suite ne sont sorties à ce jour, laissant ce dernier tel un diamant brut toujours sur le point d’imploser tant il regorge de choses à montrer et à explorer. Qui sait, peut-être un jour.

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