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DÉCRYPTAGE – Un mois de manifestations à Moscou, le bras de fer sans fin

© Afisha Daily

Depuis mi-juillet 2019, on observe une vague de protestations sans précédent dans la capitale russe, provoquée initialement par le refus de l’administration moscovite d’enregistrer des candidats faisant opposition au parti politique gouvernemental, Russie Unie. Un rejet qui a contribué à déclencher une protestation citoyenne importante, à l’approche des élections législatives.

Les quotidiens nationaux n’ont de cesse de titrer de nouvelles manifestations, organisées chaque semaine aussi bien par les candidats d’opposition ayant fait une entrée relativement récente sur la scène politique russe, que par des partis politiques plus classiques, à l’image de PCRF, le Parti communiste de la fédération de Russie. La démonstration agencée par ce dernier a réuni près de 4 000 participants, le 17 août dernier.

Les origines de la contestation sociale

Le 8 septembre prochain, auront lieu les élections législatives à la Douma (Chambre basse du Parlement national), chargée de contrôler le budget annuel de la capitale russe. Ce sont ces élections qui ont initialement provoqué une vague de contestation civile, rythmée par des slogans tels que «  J’ai le droit de choisir  » ou «  Donnez-nous le droit de vote  ». Tout a commencé lorsque la Mosgorizbirkom (Commission centrale moscovite chargée d’organiser les élections) a refusé la participation d’une soixantaine de candidats de l’opposition aux élections du 8 septembre 2019. On compte parmi eux Liubov Sobol, juriste et figure politique proche d’Alexeï Navalny, personnalité centrale de l’opposition au gouvernement actuel.

L’organe administratif a motivé sa décision en évoquant de fausses signatures, ne pouvant pas être prises en compte pour la validation des candidatures aux élections législatives. Les candidats de l’opposition, de leur côté, ont immédiatement dénoncé un arbitrage défectueux de l’administration visant à «  frayer le chemin pour les candidats du parti gouvernemental  ». Les protestations civiles ont débuté dès le 15 juillet, soit quelques jours après le refus d’enregistrement des candidats d’opposition par les autorités administratives moscovites. Les leaders de l’opposition ont d’ailleurs été arrêtés avant même le début des manifestations. Ceci n’a pas affaibli la volonté des manifestants, malgré les avertissements des autorités de Moscou signalant qu’ils ne « garantiraient pas la sécurité des citoyens qui décideraient de prendre part à ces manifestations ».

Devant la Commission électorale de Moscou, un piquet solitaire contre le maire actuel de Moscou Sergueï Sobianine. Sur l’affiche : «  Sobianine est un lâche  !  » © Kirill Kudryavtsev/ AFP

Malgré le nombre d’arrestations impressionnant- la manifestation du samedi 27 juillet a amené à la capture de près de 1400 citoyens- les protestations des partisans des élections libres se sont multipliées. Le dernier événement, en date du 17 août, organisé par le Parti communiste russe, avait pour slogan « Pour les élections honnêtes et transparentes  ! Pour l’autorité de la loi et les droits sociaux des citoyens  ». Il s’agit d’une contestation contre l’emprise du parti politique gouvernemental Russie unie, dont les rênes ne cessent de passer de Vladimir Poutine à Dimitri Medvedev pour gagner des années au pouvoir. Si aux élections législatives de 2003, le parti classé à droite, a rassemblé 37 % des suffrages, il a compté 54 % des voix aux élections de 2016. Le parti gouvernemental domine conséquemment  : parmi les 62 partis politiques enregistrés à Moscou au 1er janvier 2019, la Russie Unie compte 128 420 membres, tandis que le second parti (le Parti communiste russe) n’en compte que 5 389. Pour gagner en pouvoir, les candidats de l’opposition se concentrent sur les élections locales.

La légitimité des manifestations en Russie et le pouvoir des forces de l’ordre

Depuis le début, les protestations citoyennes sont constamment remises en cause par les autorités policières. À chaque rassemblement, le nombre de personnes arrêtées est plus ou moins important, faisant écho à la prétendue illégitimité du mouvement social. Lors de la démonstration, non autorisée par la mairie de Moscou, pour des élections honnêtes et libres du 3 août dernier, au moins 828 personnes ont été arrêtées. Pendant le rassemblement citoyen du 27 juillet, on compte 88 personnes arrêtées et placées en garde-à-vue pour une durée allant jusqu’à un mois, et 332 autres participants soumis à une amende. Le motif d’arrestation le plus populaire est celui de «  l’organisation des émeutes  ».

Pourtant, sur le plan juridique, l’article 31 de la Constitution autorise les citoyens russes à «  se réunir pacifiquement, sans armes, organiser des réunions, meetings et démonstrations, ainsi que le piquetage  ». Ce dernier est une forme de manifestation particulièrement populaire durant cette vague de contestations. Il s’agit d’une forme de protestation individuelle, qui consiste à se tenir debout, seul.e, avec une affiche, dans des endroits dont la visibilité est importante, comme le centre-ville, les sorties du métro et les principaux monuments. Cette forme de revendication est censée éviter l’approche des policiers et permet de manifester sans obtenir l’accord préalable des autorités. Une nuance cruciale : il ne s’agit pas, en principe, d’une «  organisation des émeutes  », à condition de respecter la distance, rendue obligatoire par la loi, de 50 mètres entre chaque manifestant. Il y a de quoi se méfier, l’article 212 du Code pénal russe définissant la pénalité pour la participation à des émeutes de 3 à 8 ans de prison ferme et celle pour l’organisation du désordre dans l’espace public de 8 à 13 ans.

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Cependant, malgré ces précautions, les actions des forces de l’ordre – faisant écho à celles contre les manifestants à Hong-Kong- sont d’une violence certaine. Contrairement aux tactiques déployées sur l’île menacée par l’emprise chinoise, le gaz lacrymogène, notamment, n’est pas utilisé à Moscou. Pour autant, le degré de violence reste élevé. Les vidéos filmées par les manifestants en témoignent et montrent les affrontements avec les forces de l’ordre comme une élue municipale blessée à la tête ou un homme âgé mis à terre.

Quant aux autorités, ils évoquent un autre motif d’arrestation à Moscou. Ces dernières semaines, près de 13 personnes ont ainsi été inculpées pour agression envers un représentant des forces de l’ordre. La situation actuelle est une première dans la société russe. La réaction des protestants fait probablement écho à des événements relativement récents, comme l’arrestation du célèbre metteur en scène et réalisateur Kirill Serebrennikov, accusé d’avoir détourné les fonds destinés à son projet théâtral ou encore la capture d’Alexeï Navalny, le leader de l’opposition, connu pour ses recherches sur la corruption.

La réaction du Kremlin VS la réaction à l’étranger

Pour le Kremlin, le tableau général est inverse  : Dmitri Peskov, le porte-parole de Vladimir Poutine a déclaré, un mois après le début des protstations, que les actions des forces de l’ordre seraient «  toutes justifiées  », en évoquant la violence à l’encontre des forces de police. Il a notamment mentionné un «  désaccord avec ceux qui qualifient la situation actuelle comme étant une crise politique  », tout en précisant que «  le gouvernement surveille la situation de près, mais l’Administration du Président n’a pas pour but de s’en mêler  ». Dans le même temps, Vladimir Poutine, lors de la conférence de presse avec Emmanuel Macron le 19 août, a affirmé que son gouvernement entendait avant tout de «  faire respecter la loi  », faisant le parallèle avec les manifestations des Gilets jaunes en France. Il a fini en soulignant que «  le gouvernement va tout faire pour éviter que le même scénario ne se reproduise en Russie  ».

© Luc Boutria/ Nice Matin

En dehors des frontières russes, la vision de la situation est toute autre. Emmanuel Macron a notamment attaqué le Président russe, en rappelant qu’en France «  ceux qui ont manifesté se sont présentés librement aux élections  ». Le Ministère des Affaires Étrangères français a par ailleurs condamné «  l’usage excessif de la force lors des manifestations à Moscou  », via un communiqué du dimanche 4 août. Federica Mogherini, Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, a souligné que «  les détentions et l’usage disproportionné de la force portent atteinte aux libertés fondamentales d’expression, d’association et de réunion  ». Amnesty International a également déploré «  un recours à la force excessif  » des forces de l’ordre russes, en appelant à une «  libération immédiate des protestataires pacifiques  ». Une perception parfaitement unanime, s’opposant du fermement au tableau dressé par le Kremlin.

En attendant, la mairie de Moscou continue de rejeter les demandes d’autorisation des manifestation, faites par les partis d’opposition : le défilé citoyen prévu pour le 24 août n’a pas été autorisé, tout comme celui prévu le 31. L’ambiance générale et l’opinion publique s’annonce peu favorable pour les candidats locaux soutenant le pouvoir.

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