MUSIQUE

Booba – L’art de faire du sale vient d’être sacré

Booba s’impose une nouvelle fois sur la scène du rap français avec son neuvième album Trône, sorti le 1er décembre. Toujours plus de flow, toujours plus de clash sur des prods variées, si le Duc reste fidèle à lui-même, cet album apporte un vent de nouveauté par la diversité des sons qu’il regroupe.

Malgré une sortie chaotique vite maîtrisée suite à la fuite de plusieurs titres via What’sApp, Trône débarque comme un boulet de canon, album et artiste le plus streamé en une journée, Booba dépasse tous les records précédemment établis. Initialement prévue le 15 décembre, date d’anniversaire de Rohff (oups…), les producteurs ont donc avancé la sortie de l’album d’une quinzaine de jours, dans lequel on découvre 10 nouveaux titres en plus d’E.L.E.P.H.A.N.T, DKR et Nougat.

 La maîtrise du sale…

Comme à son habitude, Booba lâche des punchlines crues, imagées et percutantes, teintées de références, érigeant le vulgaire en véritable poétique. Dans Friday on retrouve « Vénus de Milo, anus de Jlo, je veux tout », dans Drapeau Noir « J’lui ai attaché les mains, c’est ses fesses qui applaudissent » ou encore sur Ridin « Tu veux visiter Jamaica, t’as juste à goûter ma beuh / Tu veux voir c’que c’est Africa, t’as juste à m’sucer la queue ». Ce sens de la rime, des phrases chocs, la finesse (si, si !) de la construction des rimes et des images avait d’ailleurs conduit Thomas Ravier, essayiste français, dans un article publié en 2003 dans La Nouvelle revue française, à défendre l’association de la figure de parolier de Booba à celle de l’écrivain Céline, un siècle auparavant.

Une nouvelle fois, Booba ne rate pas l’occasion pour narguer la concurrence et lancer des piques exacerbées à ses ennemis. De La Fouine à Rohff (en annonçant initialement la sortie de l’album le jour de son anniversaire), Kaaris à Patrice Quarteron, tout le monde en prend pour son grade. Saurez-vous retrouver quelle punchline s’applique à qui ? « “T’es un teur-poin” : c’est pas moi qui l’dit, c’est la police » (Drapeau Noir), « T’as beau faire du MMA, j’vais t’faire bouffer ton RSA » (Friday), « Quand j’ferai l’Parc des Princes, Armand sera dans ses loges » (E.L.E.P.H.A.N.T), « Gros, tu dis qu’elle est bonne, j’dis qu’elle est mineure » (Damso, 113).

 

Ces règlements de comptes musicaux n’enlèvent rien à l’engagement politique du rappeur, qui utilise son influence et son aura pour prendre position sur des affaires comme celle du viol présumé de Théo par des policiers (« J’suis avec Théo, on fuck les schmitts, j’rôde avec mon slip en fer », Friday) et dénoncer plus globalement le racisme et le néo-colonialisme occidental en Afrique. Le morceau DKR (en référence à Dakar, la capitale du Sénégal), est un hommage puissant à l’Afrique. L’instrumental est composé à partir du son de la kora, un instrument provenant d’Afrique de l’ouest, ce qui donne au titre toute son originalité en plus de paroles dénonciatrices et accusatrices des pratiques industrielles, politiques et économiques des anciennes métropoles occidentales. Les choix de featurings ne sont pas non plus anodins, puisque Booba ne s’entoure que d’artistes originaires du continent africain ou des Antilles. On retrouve notamment deux membres du 92i, Damso sur 113 et Gato Da Bato sur Ça va aller. Ce dernier rappe en créole haïtien, sa langue maternelle que l’on avait déjà entendue sur le morceau Pinocchio (Nero Nemesis), accompagné de Niska et de l’artiste de renom malien Sidiki Diabaté, chanteur et joueur de kora, à qui Booba avait rendu hommage en reprenant un de ses morceaux sur Validée (Nero Nemesis).

… mais aussi beaucoup de tendresse

Sans doute est-ce parce qu’il a su s’imposer sur la scène du rap français depuis déjà une vingtaine d’années, qu’il maîtrise autant les codes du rap que celui de l’entrepreneuriat à travers la création de sa propre marque d’habits, de parfum et de whisky, le tout en s’assurant toujours une longueur d’avance sur la concurrence, le Duc se permet de proposer un album différent, en explorant un nouveau registre musical, emprunt d’une tendresse à demie-cachée.

Capture d’écran faite à partir du compte Instagram de Booba (©boobaofficiel)

Sur le morceau Petite Fille, Booba rappe sur une production très mélodieuse, majoritairement jouée au piano par le compositeur Danny Synthé. Il transpose la chanson de Renaud Mistral Gagnant pour évoquer sa relation avec sa fille Luna et le monde dans lequel elle vit. Il nous livre une vision plus intimiste de son personnage, à travers sa relation avec ses enfants, dans laquelle on le découvre comme un père protecteur et aimant.

De manière plus intime et introspective, le flow du rappeur dresse pour la première fois un portrait plus humain de lui-même, plus touchant, avouant quelques faiblesses à demi-mot tout en rappelant ses qualités. Dans Ridin, il fait part de son attachement aux femmes malgré tout et de l’importance qu’il donne à leurs regards « Pour elle j’prends la prochaine exit, grâce à elle je fuckin’ existe », avoue « j’ai fait des erreurs, dans la vie rien ne s’efface », et « j’fais dans la perf’ pas dans la longueur, vous le savez ».

Booba nous propose donc un nouvel album riche et plus diversifié que les précédents, s’essayant à un registre nouveau, plus touchant à sa façon. La recette est une réussite et l’album est d’ores et déjà disque d’or en une semaine et seulement grâce au streaming. Le Duc reste indétrônable grâce à sa capacité de renouvellement et se lance un nouveau défi : remplir la salle de la U Arena, plus grande salle d’Europe, pour son concert du 13 octobre 2018.

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