De Zola à Houellebecq, en passant par De Beauvoir, Camus et même le cinéaste Claude Lanzmann : dans son dernier livre, Shlomo Sand déconstruit le mythe de l’intellectuel français. Sortie en 2016 chez La Découverte, La fin de l’intellectuel français ? est le dixième ouvrage de l’historien israélien. Après avoir revisité l’invention du peuple juif dans Comment le peuple juif fut inventé, il s’attaque à l’espèce tant controversée de l’intellectuel français. Est-il sur le déclin ? Ou règne-t-il encore en maître sur l’intelligentsia mondiale ? Une fois n’est pas coutume, l’œuvre de Shlomo Sand risque de faire parler d’elle.
La naissance de l’intellectuel « collectif »
Shlomo Sand n’a pas peur de choquer. Déjà, après les attentats de Janvier 2015, l’historien et universitaire n’hésitait pas à déclarer ne pas être « Charlie ». Dénonçant certaines caricatures « abominables », il regrettait l’assimilation troublante de l’islam à la terreur, illustrée par les caricaturistes du journal satirique. Il a notamment fustigé l’attitude du Président de la République qui rappelait que Charlie Hebdo caricature sans distinction toutes les religions. Pour l’historien israélien, c’est un mensonge, et il le démontre dans un papier écrit pour l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix). A chacun d’en juger. Mais revenons au livre et à l’intellectuel français. Tout commence avec les Lumières. Comme chacun sait, c’est durant l’époque dite des « Lumières » (1715-1789) que la figure de l’intellectuel émerge peu à peu. De Voltaire à Rousseau, en passant par Diderot, D’Alembert et la fameuse Encyclopédie, le XVIIIème siècle sera placé sous le signe de la modernité et de la renaissance culturelle. Pour Shlomo Sand, c’est un peu plus compliqué que cela. Si le siècle des Lumières marque bel et bien l’essor d’un nouveau mode de pensée, celle-ci demeure individuelle, spécifique à chaque philosophe. Si certains comme Voltaire, Rousseau ou Diderot se retrouvent pour dénoncer et combattre la monarchie, leurs personnalités sont tellement différentes qu’il semble impossible de les voir un jour coopérer. Dans un entretien accordé à l’Express (n°3375), Shlomo Sand rappelle ainsi que Rousseau dénonçait les salons, le milieu littéraire et la ville dans son ensemble… tout ce qu’affectionnait Voltaire ! Chaque intellectuel intervenait donc en son nom propre et à sa façon. Pour Shlomo Sand, c’est l’affaire Dreyfus qui va conduire à l’apparition de ce qu’il appelle l’intellectuel collectif. Cette affaire est perçue comme le parfait exemple de la mobilisation des intellectuels ; c’est la première fois en France qu’une majeure partie de l’intelligentsia se rassemble pour une cause commune : la révision du procès, qu’il juge tronqué, du Capitaine Dreyfus. C’est donc véritablement à ce moment de l’Histoire que la figure de l’intellectuel français apparaît. Cette mobilisation renversera d’ailleurs l’opinion puisque celle-ci était majoritairement anti-dreyfusarde avant le fameux « J’accuse » de Zola paru dans L‘Aurore, article qui marquera le début du rassemblement des intellectuels.
La déconstruction du mythe de l’intellectuel
La déconstruction du mythe de l’intellectuel est omniprésente dans l’essai de Shlomo Sand. C’est une partie très intéressante du livre, où l’auteur va peu à peu démystifier les auteurs qui ont pourtant forgé sa jeunesse. Il le fait par exemple avec l’écrivain d’origine algérienne pourtant si brillant, Albert Camus. L’auteur de La Peste et L’Étranger n’est pas épargné par les critiques. Dénonçant notamment sa position controversée face à la revendication d’indépendance exprimée par une partie du peuple algérien en 1956, et son avis bien particulier sur la justice avec le célèbre « le crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice », Shlomo Sand accable Camus, lui l’intellectuel modeste devenu trop parisien, trop bourgeois. Sand serait-il alors plutôt sartrien ? Que nenni. L’action jugée peu héroïque du philosophe lors de l’occupation allemande, son verbiage bien trop intempestif et le soutien apporté aux idées délirantes de Benny Lévy, firent de Jean-Paul Sartre un marginal de la pensée. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls à être ouvertement critiqués par l’historien. L’idéalisme de Simone de Beauvoir et le film Shoah de Claude Lanzmann, jugé rapetissant envers les autres crimes plus banals du présent (BHL appréciera), sont également dénoncés dans le livre. Le projet est simple : démystifier les intellectuels en les confrontant à leurs positions parfois douteuses sur des sujets de société.
La figure de l’intellectuel parisien
« En France, il n’y a pas d’autres lieu que Paris, comme si la pensée n’avait qu’une adresse. La capitale concentre comme dans aucun autre pays l’activité intellectuelle » clamait Shlomo Sand dans un entretien accordé à l’Express (N°3375). Le parisianisme intellectuel est l’un des points clés du livre. L’auteur dénonce ici la concentration de l’activité intellectuelle française au sein d’un seul et même pôle : Paris. Si, par exemple, la Grande-Bretagne et les États-Unis disposent de plusieurs écoles de pensée géographiquement bien distinctes (Oxford ou Cambridge en Grande-Bretagne ; Berkeley ou Harvard aux USA), il est vrai que très peu, voir aucun intellectuel français n’échappe à la centralisation de l’activité culturelle. Ce parisianisme intellectuel engendrerait bien des méfaits selon l’écrivain, les français risquant en effet de ne plus s’identifier aux valeurs et aux idées défendues, à leurs goûts, par un canton d’intellectuels trop parisien. Autre sujet abordé dans le livre et qui mérite que nous nous y arrêtions : le rapport complexe entre l’intellectuel parisien et le pouvoir. Le désir premier de l’intellectuel parisien est, selon l’auteur, le partage du pouvoir. Tensions et frustrations seraient désormais monnaie courante vis-à-vis de ceux qui détiennent le pouvoir. L’une des solutions serait alors de s’émanciper de cette dépendance en se tournant vers un pouvoir « de substitution ». Par exemple, plusieurs philosophes comme Pascal Bruckner, André Glucksmann ou même Alain Finkielkraut se sont, pour s’émanciper du pouvoir en place, rapprochés de la dictature maoïste chinoise, avant bien évidemment de changer d’étiquette lorsque ce régime totalitaire s’effondra. Faut il alors tomber dans l’anti-intellectualisme ? Dès 1906 en tout cas, Charles Peguy proclamait déjà vouloir s’émanciper du parti des intellectuels… Une chose est sûre, La fin de l’intellectuel français ? de Shlomo Sand semble être l’ouvrage parfait pour comprendre, et même entamer la bataille culturelle qui s’impose.





