CINÉMA

THE MOUTH – Le cœur battant

Surtout connu pour ses clips teintés de poésie et d’onirisme pop, de Christine and The Queens  à Peter Von Poehl, en passant par Hologram ou encore Kim Novak ; Thomas Aufort s’affranchit cette fois de sa nationalité pour découvrir un autre territoire et cela a donné son premier moyen métrage tourné en dix jours à New-York : The Mouth. Le film suit le périple d’une jeune parisienne, interprétée par la lumineuse Diane Rouxel – découverte dans The Smell of Us de Larry Clark – qui va à New-York rejoindre son père qu’elle n’a jamais rencontré. Son talent de beatbox sera remarqué par un jeune manager de Brooklyn, incarné par le talentueux Melvin Mogoli – vu dans Gimme the Loot d’Adam Leon – ensemble, ils vont organiser des battles sauvages dans les rues de New-York…

Tout est parti d’un désir de filmer la beatbox (Ndlr : imiter avec sa bouche les sons d’un instrument, principalement les percussions) pour Thomas Aufort, car tout simplement le sujet n’a jamais été traité au cinéma, contrairement aux autres formes de street art comme le slam, le rap, le hip-hop ou encore la breakdance. Pourtant, cette discipline existe depuis près de 700 ans au Japon et en Chine, la beatbox moderne, telle que l’on connaît aujourd’hui s’étant installée dans le Bronx dans les années 70.

Melvin Mogoli dans The Mouth © 2015 Thomas Aufort

Melvin Mogoli dans The Mouth © 2015 Thomas Aufort

Ici, on suit le récit initiatique de Julia, interprétée par la jeune Diane Rouxel. Sa candeur et sa grâce attribuent au personnage une tendresse infinie, notamment au début lorsqu’elle découvre the Big Apple, sous son manteau jaune trop grand pour elle. Cette dernière porte en elle une certaine pureté intacte, celle d’une adolescente qui n’a pas encore tout à fait le deuil de l’enfance. Cet âge d’entre deux mondes est particulièrement touchant car c’est précisément l’âge des premières et des dernières fois. En cela, le film est un sensible portrait sur la jeunesse qui pourrait se conjuguer à l’universel, une jeunesse un peu paumée et désœuvrée mais qui possède définitivement une force, celle de vaincre, pour vivre sa vie.

Julia est donc ce petit bout de femme qui voyage à travers tout New-York pour faire des battles de beatbox. Sa ténacité et sa détermination évoquent quelque peu un Rocky conjugué au féminin. Elle porte d’autant plus la rage de vaincre qu’elle est en conflit avec son père. Ce père chez qui elle vit et dont elle vient fraîchement de faire la rencontre trouve ses combats de beatbox particulièrement « sales », comme si tout ce qui venait de la rue était impropre et ne pouvait faire objet d’un métier respectable ; il ira jusqu’à la comparer aux prostituées. C’est précisément ici que se situe le fossé des générations, car ce qui est laid pour l’un est susceptible d’être beau pour l’autre, les définitions canoniques du beau ont été ébranlées depuis bien longtemps. La rue, c’est justement le terrain de jeu de Julia, son terrain de combat, son espace d’expression où elle tente avec persévérance de se frayer un chemin dans ce monde communément attribué au masculin. C’est justement parce qu’elle rencontre inévitablement des embûches qu’elle en ressortira définitivement plus grande ; les véritables winners sont ceux qui tombent sept fois pour se relever huit fois (célèbre citation japonaise) : en cela, Julia, est une héroïne moderne, féministe et vainqueur.

Diane Rouxel dans The Mouth © 2015 Thomas Aufort

Diane Rouxel dans The Mouth © 2015 Thomas Aufort

Auto-produit avec l’aide de la Maison de l’Image de Basse-Normandie, le dispositif minimaliste du tournage (équipe technique de trois personnes) attribue au film un aspect immédiatement réaliste, voire documentaire. L’économie des moyens, dans les meilleurs cas, comme ici, permet à la mise en scène de frôler, de palper et de rentrer en contact avec le réel, un réel unique, sensible. The Mouth jouit d’une désinvolture dans les tons, d’une légèreté et d’une fraîcheur pop dans les plans parfois inspirée de l’esthétisme du clip, parfois empruntée à celle des mumblecores (Ndlr : des films souvent tournés à New-York avec une production « fauchée », des sujets tournant autour des relations entre jeunes adultes avec des dialogues en partie improvisés et souvent des acteurs non professionnels.). Véritable feel-good movie, on ressort du film, batterie chargée à plein, prêt à confronter la vie. Tout peut alors commencer, le sourire aux lèvres.

Le réalisme évoqué ci-dessus sera toutefois marqué en rupture vers une deuxième partie, quelque peu surprenante, du film, où le ton léger se transforme en une parenthèse douce-amère de comédie macabre, où le morbide frôle le burlesque, avec son lot de trash, d’étrangeté et d’absurde ; le tout donnant un mélange qui pourrait penser aux cocasses séquences de Pulp Fiction de Tarantino. Le montage du film, très habile, dégage une énergie et un rythme propres aux grandes mégapoles, là où ça vibre intensément, là où tout devient possible pour les grandes ambitions. The Mouth est également un hymne à New-York, un poème fugace écrit pour une ville cinégénique, filmée mille et une fois et qui pourtant se donne à filmer comme la première fois.

© 2015 The Mouth Thomas Aufort

© 2015 The Mouth Thomas Aufort

The Mouth a déjà été projeté une première fois, en juillet 2015, à New-York dans une grande salle, en plein Manhattan en présence des acteurs. En France, le moyen-métrage a été présenté le lundi 28 septembre 2015, au cinéma Lux, à Caen, en présence de l’actrice Diane Rouxel, et sera projeté pendant tout le mois d’octobre. La difficulté pour ce type de format hybride, c’est qu’ils sont à la fois trop longs pour être diffusés dans les festivals de courts-métrages, et à la fois trop courts pour les diffuser en salles.

En pleine promo de The Mouth, Thomas Aufort prépare néanmoins déjà un autre projet de court-métrage de 30 min avec Evie Lovelle (vu dans Tournée de Mathieu Amaldric), Andréa Brusque (découverte dans Orléans de Virgil Vernier) et Charlotte Eugène-Guibbaud (qui a joué dans Amer d’Hélène Cattet et Bruno Forzani), qui conte cette fois « l’histoire d’un mec qui fait des hologrammes avec des jolies femmes ». Un film aux promesses très différentes donc, qui évoque les frontières du fantastique avec des enjeux autour des questions d’identités. Le tournage est prévu en décembre prochain, nous serons au rendez-vous !

Auteur·rice

"Ethique est esthétique." Paul Vecchiali

You may also like

More in CINÉMA