LITTÉRATURE

Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus, Eric-Emmanuel Schmitt

Eric-Emmanuel Schmitt est un incontournable de notre littérature contemporaine. Dramaturge puis romancier, ses intrigues sont bien souvent pleines de relief et ses personnages d’une grande intériorité. En ce début d’année, Schmitt signe un court et poétique texte au titre paradoxalement long : Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus. Il s’insère, avec Milarepa, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, Oscar et la Dame rose, L’enfant de Noé et Le sumo qui ne pouvait pas grossir dans Le Cycle de l’invisible. Plus proches du conte philosophique que de la nouvelle, ces récits varient tant par leurs personnages que par les sujets abordés.

Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus nous emmène en Chine où nous suivons le narrateur, un homme d’affaires Européen sans attaches. C’est au cours de l’un de ses voyages professionnels qu’il rencontre Madame Ming, qui remplit la charge de dame pipi du luxueux Grand Hôtel. Loin d’être une femme d’envergure, c’est pourtant à travers elle que le narrateur va apercevoir une partie de la Chine, ce secret si bien gardé.

La tête ronde d’une couleur écarlate, des plis nets sur la peau, des dents aussi fines que des pépins, Madame Ming évoquait une pomme mûre. […] Sitôt qu’elle s’exprimait, elle s’avérait plus acidulée que sucrée.”

Cependant Madame Ming a son propre secret… Elle avoue à l’étranger qu’elle est la mère de dix enfants. Impensable. Comment, au pays de l’enfant unique qui devient celui de l’enfant roi, une femme pourrait-elle mettre au monde dix enfants ? Le narrateur ne peut y croire, lecteurs nous-mêmes, nous sommes sceptiques. Malgré tout, on ne peut s’empêcher d’écouter Madame Ming parler de ses enfants extraordinaires.

Des enfants hors du commun

Ainsi donc Madame Ming aurait dix enfants… Sans qu’on puisse dire si ce ne sont qu’inventions ou souvenirs, elle va alors nous dresser tour à tour le portrait de chacun d’eux. On réalise alors rapidement qu’il ne s’agit pas d’enfants comme les autres.

À cinq ans, la morve au nez et des tresses aussi fluettes que de la ficelle, Da-Xia nous a annoncé : “Quand je serai grande, j’assassinerai madame Mao.” 

Chacun doté d’un trait, d’un don particulier qu’ils exploitent à l’extrême, ils semblent tout droit sortis d’un conte. La vérité, l’imagination… Ces enfants incarnent des valeurs profondément humaines et les souvenirs de Madame Ming sont autant de prétextes à des réflexions sur l’Homme et sur ce qui l’anime.

Depuis sa naissance, elle percevait des choses que nul ne remarquait : dans les nuages, elle distinguait des visages.”

Un conte philosophique et poétique

Comme les autres nouvelles du Cycle de l’infini, Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus revêt plutôt la forme d’un recueil de pensées que celle d’un véritable récit. Ainsi, l’intrigue est bien souvent dissipée derrière la portée philosophique du texte. Au cœur de cet ouvrage, la place de la famille bien sûr, cependant, d’autres thèmes, toujours profondément humanistes sont abordés au fil de l’œuvre. La force de ce livre est sa bienveillance, c’est celle de Madame Ming envers le narrateur : il s’agit de ce regard, qui vous perce et qui vous présente dans un miroir votre propre reflet mais sans jamais vous juger.

La vérité c’est juste le mensonge qui me plaît le plus.”

De plus, marqué par les pensées de Confucius et autres proverbes chinois, le texte se métamorphose en légendes chinoises. La syntaxe est épurée, les maximes sonnent vrai, et le résultat est un court ouvrage à la fois léger et acidulé.

Finalement, Les dix enfants que Madame Ming n’a jamais eus n’est certes pas l’œuvre la plus puissante d’Eric-Emmanuel Schmitt. Cependant, ce court texte renferme plus qu’il n’y paraît dans ses pages et entre ses lignes. Il se lit comme une délicate parenthèse chinoise dans la violence du vacarme de notre quotidien.

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