SOCIÉTÉ

Tatoueurs du XXIe siècle

Casquette New Era, sweat à capuche et tatouages aux avants-bras. Soly est le manager, un peu particulier, d’une galerie d’art, un peu particulière, à Caen. Chez Fatcaps Tatoo, les pinceaux ont des aiguilles, la toile est épidermique, le support est vivant.

Maze : Avant toute chose, comment devient-on tatoueur ?

Soly : Devenir tatoueur ce n’est pas une histoire de formation, d’ailleurs le métier lui-même n’est toujours pas officiellement reconnu. Aujourd’hui il est répertorié comme auto-entrepreneur, au même titre que toiletteur canin, ou astrologue. Le tatouage a ses traditions, l’apprentissage ne se fait pas à l’école. A la base l’aspirant tatoueur est un bon dessinateur. Passionné de tatouage, ou souhaitant simplement vivre de son dessin, il lui faut par la suite trouver le tatoueur déjà expérimenté qui le prendra sous son aile. Autrefois les marins s’entraînaient sur les cadavres d’autres marins morts, voire directement sur eux mêmes, d’où les tatoueurs qui ont des tatouages un peu nazes aux mollets et aux cuisses… Heureusement aujourd’hui il existe des supports dédiés à l’entraînement. La nouvelle vague est de plus en plus issue de formations artistiques, avec une influence grandissante du graphisme. Quoi qu’il en soit, le tatoueur n’arrête jamais d’apprendre.

Maze : Le tatoueur est-il un commerçant comme un autre ?

Soly : Le tatoueur n’est pas un simple prestataire de service, tout tatouage a une base artistique. Même dans les années 50 avec les murs de « flash tatoos » qui voyaient des clients choisir des modèles pré-faits dans des catalogues, il fallait bien quelqu’un pour les dessiner. Bien sûr ça c’est encore accentué dans les années 70 avec l’apparition de la création personnalisée. Je pense que le tatoueur est plus proche de l’artiste. Au sujet de sa relation du tatouage à son travail c’est un peu comme celle du peintre à son tableau. La personne porte l’expression artistique de quelqu’un, mais l’œuvre reste la propriété de son créateur, d’ailleurs chacun d’eux garde une trace du tatouage, photos, dessins. Des mois, des années après, il aime à revoir ses œuvres. D’ailleurs le pourcentage est faible, mais certains tatouages sont signés et je trouve ça normal.

Maze : On entend beaucoup parler de “mode du tatouage”, tu l’as constaté ?

Soly : Je n’aime pas trop le terme de “mode du tatouage”, ça sous entendrait que c’est éphémère alors que depuis des siècles et partout sur le globe on rencontre des populations tatouées. En fait le plus vieux tatoué dont on ait des traces est un corps congelé appelé Ötzi retrouvé dans les Alpes Suisses et vieux de 3.300 ans ! Momies égyptiennes, incas, aztèques, paysans japonais qui par simple pudeur qui se faisaient tatouer des pièces camouflant leur nudité, samouraïs… La liste est longue. Pour la période moderne, les marins s’en servaient comme de carnets de voyages, avec des tatouages ethniques, des blasons de bateaux, etc… Puis au cours du XXe siècle les bikers sont passés sous le dermographe à leur tour. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui c’est à la démocratisation du tatouage. On se fait tatouer de plus en plus jeune, pour autant la moyenne d’âge de la clientèle n’en est pas tellement affectée, car on se fait tatouer de plus en plus vieux aussi.  On est passés d’une fourchette allant de 25 à 45 ans à une autre allant plutôt de 18 à 65 ans. Étudiants, ouvriers, banquiers, chefs d’entreprises, peu importe la catégorie socioprofessionnelle. On voit aussi de plus en plus de femmes.

Maze : Pourtant le tatouage est toujours réputé super douloureux non ?

Soly : En fait l’idée que se font les gens de la douleur est très démesurée. Quand il s’agit de la première fois d’un client on fait tout pour le rassurer. Généralement on commence par lui faire un petit trait, et souvent les gens nous disent “Ah ouais c’est que ça ?”. En général la douleur ne survient que vers la fin du tatouage, le tatoueur peut alors marquer une pause, ou alors si le tatouage est assez volumineux, il peut s’attaquer à une autre partie pour tenter de déplacer la douleur. Bien sûr si le client se  met à bouger sous le coup de la douleur le tatoueur ne peut pas travailler et doit mettre fin à la session,  mais c’est quelque chose qui est très très très rare, vraiment… Après le degré de sensibilité varie selon les gens, mais c’est bien plus souvent la peur qui la sublime. Je pense qu’il faut essayer de comprendre la douleur.

Maze : Chez Fat Caps vous feriez n’importe quel tatouage à n’importe qui ?

Soly : Comme dans tous les arts il y a les bons et mauvais, mais quand le support est humain, chaque détail se doit d’être pris en compte. Chez Fat Caps, on ne tatoue pas les mineurs, pourtant la loi l’autorise à partir de 16 ans en France, mais ici on ne le fait plus. Chaque pièce doit nécessiter un certain niveau de réflexion, le tatouage ne s’improvise pas. Le client amène la base et à force de dialogue avec le tatoueur, en lui accordant sa confiance on arrive à un certain résultat. Au delà de l’âge on aura aussi tendance à refuser le projet de quelqu’un qui veut se faire tatouer le prénom de la copine qu’il a depuis trois mois. C’est pas du cynisme, seulement je pense que c’est de la responsabilité du tatoueur de mettre en garde les clients. Même si aujourd’hui avec l’effacement au laser le tatouage perd un peu en symbolique, il existait déjà des moyens de retirer un tatouage de manière plus ou moins agréables. Ça pouvait aller jusqu’à l’acide ou carrément se poncer la peau pour effacer d’anciennes appartenances compromettantes.

Maze : Etre dans le métier jusqu’à 60 ans c’est possible ?

Soly : Certains poursuivent leur quête artistique jusqu’à la retraite, mais comme dans tous les milieux d’art, le tatoueur est toujours amené à se remettre en question pour préserver la bonne réputation de son magasin et de sa dextérité. Certains craquent après 5 à 10 ans, condamnés par une mauvaise presse. On verra ce que l’avenir nous réserve !

Auteur·rice

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