CINÉMA

Retours sur le festival cinéma d’Alès Itinérances

Qu’il est frustrant d’être en pleine révisions de ses partiels lorsque se tient dans votre ville l’un des plus gros événements culturels de votre région, quand durant dix jours, Alès, la sous-préfecture du Gard vit au rythme d’Itinérances, l’un des meilleurs festivals de cinéma du pays ! Pour sa trente-deuxième édition, Itinérances a accueilli du 28 mars au 06 avril quarante-sept mille festivaliers. Entre deux révisions, j’étais des leurs. Retour sur dix jours de festival intenses.

Si Itinérances compte plusieurs rendez-vous qu’attendent toute l’année durant les habitués, l’un des moments les plus courus du festival demeure la compétition de courts-métrages, qui sont au cinéma ce que la nouvelle est à la littérature : une porte sur l’idée et l’expérimentation. Cette année, une fois encore, le choix était difficile pour le public, invité à se prononcer sur son film préféré, tant la qualité et la diversité étaient au rendez-vous. Dur de se prononcer en effet entre l’hilarant « Peuple de Mylonesse, pleurons la Reine Naphus » d’Éric le Roch ou le dérangeant mais non moins réussi « Skin » de Cédric Prévost ! Le choix du jury s’est porté sur « Où je mets ma pudeur » de Sébastien Bailly avec Hafsia Herzi qu’on avait déjà pu voir l’année passée sur les écrans d’Itinérances en tant que personnage principal du beau film « Le Sac de Farine » de Kadija Leclere. Dans « Où je mets ma pudeur » une étudiante en histoire de l’Art doit retirer son hijab lors d’un examen oral sur La Grande Odalisque d’Ingres. Outre les couleurs et la qualité de l’image du court-métrage, c’est sans doute la manière dont le sujet est traité, sans tomber dans les clichés ou les stéréotypes douteux d’une France schizophrène du port du voile, qui a séduit le jury. Un court-métrage audacieux, porté par le décor du Musée du Louvre et par le jeu de ses acteurs, qui mérite amplement son prix.

Mais ce n’est pas Hafsia Herzi qui a obtenu le prix Bernadette Lafont de la meilleure comédienne. Le prix, créé en hommage à la très regrettée actrice cévenole et ancienne invitée du festival, a été remis à Agathe Schencker, pour son jeu poignant dans « Canada » de Sophie Thouvenin et Nicolas Leborgne. Elle y interprète la copine d’un prisonnier contrainte à la prostitution pour protéger son amoureux des coups d’autres prisonniers, aux ordres de sa maquerelle. Un prix amplement mérité, pour un rôle difficile à jouer.

Itinérances, ce n’est pas que les courts-métrages, c’est aussi, entre autres, des avants-premières qui font du public les ambassadeurs des films qu’ils ont aimés. Voici quelques impressions sur celles qui m’ont marquées.

Gros coup de cœur tout d’abord pour le film islandais « Of Horses and Men » de Benedikt Erlingsson, qui n’a hélas pas encore à cette heure de date de sortie française officiellement arrêtée. Cela n’enlève en rien le prestige de cette comédie sur les rapports qu’entretiennent les hommes et les femmes d’Islande avec les chevaux, qu’ils leur appartiennent ou qu’ils soient sauvages. En présentant son film, son producteur, qui est aussi son réalisateur, Fridrik Thor Fridriksson nous prévient : « Les animaux n’ont pas été blessés durant le tournage. Pour ce qui est de nos personnages, on ne peut pas vous le confirmer. ». Dans les magnifiques et reculés paysages islandais, les relations humaines se tissent et se nouent autour des chevaux, pour le meilleur comme pour le pire.

Si vous aimez le sang et la vengeance, « Blue ruin » de Jeremy Saulnier, qui sortira ce neuf juillet, peut devenir votre film culte : ou comment un homme brisé par le meurtre de ses parents décide de tuer l’assassin, dont les proches décident à leur tour de se venger. Et si l’embrouille entre les deux familles était plus profonde que ce que notre vengeur solitaire ne le pensait ?

Dans le cadre de sa carte blanche à Agnès b., que beaucoup d’entre vous connaissent comme styliste, son dernier film « Je m’appelle Hmmm… », un road-movie qui s’attaque au sujet de l’inceste, était projeté en avant-première. Céline, onze ans, profite d’une sortie scolaire pour s’échapper de son père incestueux en montant dans le camion d’un routier écossais. Un scénario sombre mais prometteur, conforté par le jeu des acteurs, parmi lesquels on retrouve Sylvie Testud et Jacques Bonnaffé. Les fashion victims comme les cinéphiles peuvent donc maintenant trouver leur compte dans l’œuvre d’Agnès b. !

Un festival digne de ce nom ne serait pas un festival sans avant-première surprise, et Itinérances a mis la barre haute cette année avec « Dans la cour » de Pierre Salvadori. On y retrouve, tous deux en grande forme, Catherine Deneuve, en co-propriétaire d’un immeuble parisien, et Gustave Kervern, venu sur le festival, en concierge intérimaire toxico. Tout semble les opposer et c’est pourtant l’incompréhension de leur entourage qui va les unir dans une amitié sincère. Un film drôle et émouvant, toujours dans les salles à l’heure de la sortie de ce numéro.

Enfin le dernier film inédit projeté à Itinérances, la comédie sociale franco-roumaine, « Des escargots et des hommes », de Tudor Giurgiu, frappe par l’humour et l’intelligence par laquelle le sujet est traité. Si le titre rappelle John Steinbeck, c’est sans doute parce que, comme dans un roman de l’écrivain californien, les hommes sont décrits face au monde qui bouge autour d’eux, au cœur de leurs sentiments et des relations qui les unissent les uns aux autres. Ici, des ouvriers roumains doivent s’unir pour contrer la menace de la fermeture de leur usine, rachetée par des Français désireux d’en faire un élevage d’escargots. Et si la meilleure des solutions, quitte à se fâcher avec leurs compagnes, était de vendre leur sperme à un institut américain de procréation médicalement assistée ? Un beau coup de cœur du festival, à une heure où le sujet des luttes sociales sont d’actualité.

On retrouve la lutte dans le combat écolo que mènent les trois « terroristes verts » de « Night Moves », film de  Kelly Reichardt projeté en avant-première, qui décident de faire sauter un barrage, sans se douter que leur plan nocturne conduirait à la mort d’un promeneur. On suit les préparatifs, et le retour à la vie normale des activistes. Le militantisme doit-il se radicaliser ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre ses idées ? Un film fort, puissant, comme on les aime, qui nous amène, dès que le générique commence à défiler, à nous poser des questions sur l’engagement.

Hélas, je n’ai pas pu parler de tout, comme de « Framboise Sagan 2.0 », le cocktail culte des backstages ou la chaleur des salles de cinéma qui se remplissent. Pas assez de lignes pour vous parler de la carte blanche au chanteur Piers Faccini ou de la venue de Michel Gondry à qui le festival consacrait une rétrospective.

Mention finale spéciale au véritable festival dans le festival « la Méditerranée dans un fauteuil », qui chaque année propose une programmation de fictions et documentaires de qualité autour de cette mer riche d’Histoire.

Merci à Julie pour le pass presse. Amies et amis du cinéma, rendez-vous l’année prochaine, pour la trente-troisième édition du festival Itinérances !

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